Ils sont une dizaine autour de la table.
Le cheveu poivre et sel, la silhouette un peu voûtée,
mais l'oeil brillant, l'humeur enjouée et l'esprit
prêt à en découdre. On ne se croirait
pas dans un cours universitaire. Pourtant, on y est. Bienvenue
à l'Institut Thomas More.
"À la découverte de l'âme",
" Don Quichotte dévoilé ",
" Venise, la cité invisible ",
" La pensée mathématique ""
Voilà un échantillon des cours proposés
par le TMI, qui offre une éducation de niveau universitaire
aux adultes. Ses professeurs sont bénévoles,
ses frais d'inscription peu élevés, ses
diplômes officiellement reconnus et sa méthode
d'enseignement, originale.
" Nos étudiants entrent ici vers
40 ans, et en sortent les pieds devant! "
rigole Heather Stephens, vice-présidente académique
de l'Institut. Celui-ci compte environ 500 étudiants
à temps partiel... et quatre à temps plein!
Heather Stephens avait 17 ans lors de son premier cours
à Thomas More. Quarante ans plus tard, elle y est
encore. La moyenne d'âge des étudiants est
de 50 à 60 ans. " Nos étudiants
en redemandent. Ils viennent plutôt pour le plaisir
d'apprendre que pour obtenir un diplôme. "
Une méthode
unique
Les cours de l'Institut prennent la forme d'une discussion
orientée autour d'un texte, suivant le principe :
" On ne sait pas exactement ce que l'on comprend
avant de l'avoir dit ". En réponse
aux questions des " professeurs ", les
étudiants sont invités à en expliquer
leur interprétation, et à réagir aux
hypothèses des autres participants. Chaque semaine,
l'extrait choisi présente une perspective différente
du sujet à l'étude.
Le Dr Gert Morgenstern, un professeur très populaire
à l'Institut, enseigne aussi la psychiatrie à
l'université McGill. " Chaque personne
possède son propre système cognitif, dont
elle devient consciente en l'utilisant ",
affirme-t-il. " Les questions du professeur
agissent comme une clef. Elles ouvrent un dialogue entre
le texte et l'étudiant. Cette méthode
permet de libérer la curiosité, le désir
d'apprendre. Les étudiants deviennent plus intéressés
par les questions que par la "bonne" réponse.
À l'université, ils n'ont pas souvent l'occasion
de se colleter avec la matière enseignée. "
C'est sans doute pourquoi au TMI, les professeurs sont
appelés " chefs de discussion ".
En dépit de leurs diplômes, leur rôle
est censé se borner à poser des questions.
Ils doivent inciter les participants à s'exprimer,
s'assurer que tous puissent intervenir, et jouer à
l'arbitre si besoin est. Il ne s'agit pas d'un débat,
d'une confrontation d'opinions, mais d'une recherche collective,
où toutes les idées sont valables. " Les
étudiants d'un cours forment presque un cercle
amical " souligne Gert Morgenstern. " Cette
ambiance leur permet d'être directs, d'oser s'exprimer,
d'être spontanés dans leurs réactions. "
Une communauté
d'apprentissage
L'Institut Thomas More a été
fondé en 1945.
" Après la guerre,
nous étions un groupe d'enseignants, qui souhaitions
poursuivre des études universitaires ",
raconte Stan Machnick, fondateur du TMI.
" Mais
il n'existait pas de programme d'éducation des adultes
pour les catholiques, les Irlandais, les francophones. Ces
groupes avaient été durement frappés
par la récession des années "30, et l'éducation
coûtait cher. Nous voulions la rendre plus accessible.
C'était un besoin criant : beaucoup de personnes
avaient dû interrompre leurs études pendant
la guerre. "
Pour que ses diplômes soient reconnus, le TMI s'associe
à l'Université de Montréal pendant
une trentaine d'années, puis avec l'Université
Bishop's. Grâce à cette entente, les étudiants
peuvent obtenir une reconnaissance officielle de leurs
études : un baccalauréat en Arts et
Sciences. Ils peuvent choisir des cours dans huit champs
d'étude, de la philosophie à la littérature,
en passant par les sciences. Le TMI offre environ 20 cours
par semestre, tous en anglais. Les étudiants doivent
produire un travail de dix à 15 pages pour chaque
cours afin d'être évalués. Depuis
1945, plus de 350 étudiants y ont complété
leur baccalauréat.
L'Institut étant à but non lucratif, les
cours y sont beaucoup plus abordables que dans les universités.
Un cours de 6 crédits coûte 190 $, et un
cours de 3 crédits, 125 $. De plus, les personnes
qui n'ont pas les moyens de payer pour leurs études
bénéficient d'un tarif privilégié :
elles peuvent avoir accès à tous les cours
pendant un an, pour un montant de" 10 dollars ! Tous
les professeurs sont des bénévoles.
Le TMI fait
des petits
L'Institut a dû suivre certains de ses étudiants
jusque dans les centres d'accueil.
" Nos étudiants
vieillissent, mais ils veulent toujours continuer d'apprendre
! ", explique Irene Menear, responsable du
programme.
" Depuis 25 ans, chaque année,
nous visitons sept ou huit centres d'accueil, une fois par
semaine. Nos étudiants âgés ont besoin
de stimulation intellectuelle, de compagnie. Nous abordons
avec eux des sujets très actuels : la révolution
gaie, la mondialisation, l'environnement. "
Certains professeurs essaiment aussi, comme Thérèse
Masson, qui a lancé le Discovery Theater, à
Toronto. Un autre, le révérend Peter Huish,
a inauguré des cours façon Thomas More à
la prison de Cowansville. " Comme je suis
aumônier de la prison, je pouvais percevoir les
besoins émotionnels, spirituels, intellectuels
des détenus. Les cours sont extrêmement stimulants,
car ces personnes ont une perception du complètement
différente, parce qu'ils sont en marge de la société. "
Peter Huish a donné quatre cours depuis trois ans.
Les discussions avaient pour thème des questions
de philosophie morale : la compassion, le pardon"
" Peu importe le thème du cours,
une question reste toujours présente : celle
du sens de la vie ", déclare Heather
Stephens : " Le but de l'enseignement,
à Thomas More, n'est pas d'apporter des réponses,
mais de soulever davantage de questions. "