

Le
dossier Cyber-porno du magazine Time
La recherche qui rendit Internet scandaleux
Par
Pascal Lapointe
e
jour où, à l'été 1995, le magazine
américain Time publia son dossier spécial
sur la pornographie sur Internet, il était convaincu
d'être préparé à toutes les attaques.
Le magazine savait que dans les heures qui suivraient, les
internautes l'accuseraient en masse d'avoir fait preuve,
une fois encore, de sensationnalisme. Et il savait d'avance
quoi répondre.
Mais il n'était
vraiment pas préparé à ce qu'on l'accuse
d'avoir bâclé son travail. Et surtout, qu'on
en fournisse la preuve!
Le dossier
"Cyberporn", qui s'est mérité la
Une du Time du 3 juillet 1995 (en kiosque le 26 juin),
avec cette photo pour le moins accrocheuse d'un d'enfant
assis devant un ordinateur, la bouche béate d'étonnement,
prétendait apporter la preuve définitive que
l'Internet fourmille d'images et de textes pornographiques.
Il s'appuyait pour cela sur une étude universitaire
encore toute chaude, dont il s'était assuré
l'exclusivité.
Le problème,
c'est que cette étude était pleine de trous,
et son auteur, profondément controversé.

Des
chiffres saisissants
Le Time,
s'appuyant sur l'étude de ce chercheur, Martin Rimm,
de l'université Carnegie Mellon (Pittsburgh), lançait
par exemple ce chiffre accablant: 83,5% des images envoyées
dans les groupes de discussion (newsgroups) d'Internet dévolus
aux illustrations seraient pornographiques! Un chiffre dont
les membres du Congrès américain, qui débattent
depuis des mois de la nécessité de contrôler
l'Internet, se sont rapidemnet emparés. Sur le plancher
du Sénat, on a même pu voir l'illustre représentant
de l'Iowa brandir une copie du magazine pour appuyer ses
dires.
Ce que le Time
oubliait de dire, c'est que cette statistique provenait
d'une analyse de 17 newsgroups... alors qu'Internet
en compte plus de 12 000. Et ce que le Time -et Rimm-
ne mentionnaient que très loin et très brièvement,
c'est que le "traffic" généré
par ces images correspondait en fait à 0,5% du "traffic"
total d'Internet.
Mais il y avait
plus grave. En mars 95, Martin Rimm avait passé une
entente avec la très sérieuse Georgetown
Law Review, publication spécialisée en
droit. Celle-ci publierait son étude mais, à
la demande de Rimm, personne, en-dehors de l'équipe
de rédaction, ne serait autorisé à
la lire -ce qui incluait les professeurs qui, en 1994-95,
ayant eu vent (comme le Time) de cette recherche,
auraient bien voulu y jeter un oeil.
Martin Rimm
pouvait dès lors se présenter devant le Time
avec ce qui apparaissait aux journalistes comme une garantie
de crédibilité: l'imprimatur de la Georgetown
Law Review. Le problème, c'était qu'en
raison de cet accord, l'étude n'avait fait l'objet
ni de critique ni d'évaluation de la part d'autres
universitaires -ce qui est très inhabituel en recherche,
spécialement quand on touche à des champs
nouveaux. Le Time, qui l'apprendra au début
de juin, n'en dira pas un mot.
Lorsque l'article
paraît, le 26 juin, c'est l'avalanche. Le Time
et le chef-rédacteur, Philip Elmer-De Witt -un vétéran
de l'Internet- se retrouvent dans une "piscine infestée
de requins", écrira le journaliste Brock N.
Meeks. Des centaines de messages, aux quatre coins de l'Internet,
contestent les chiffres, jugent déplacés les
dessins accompagnant l'article -dont un homme nu enlaçant
un ordinateur- et s'en prennent, parfois avec grossièreté,
aux journalistes, au magazine, et à Martin Rimm.
Début juillet, d'autres universitaires, qui ont finalement
pu obtenir une copie de l'étude, publient deux analyses
dévastatrices. De Witt se défend tant bien
que mal, admet au fil des jours quelques erreurs, et finit
par écrire avoir manqué de temps pour superviser
le dossier de façon satisfaisante.
Le journal
de la ville natale de Rimm, Atlantic City, révèle
le 11 juillet que 14 ans plus tôt, un Marty Rimm encore
adolescent avait publié une enquête soi-disant
"sur le terrain" révélant que 64%
des étudiants de son école avaient joué
au casino -étude qui avait poussé l'assemblée
législative de l'Etat à faire passer l'âge
d'entrée de 18 à 21 ans.
Mais le coup
de grâce arrive d'ailleurs: début juillet,
on apprend qu'un nommé Marty Rimm a publié
en mai 95 un ouvrage intitulé "Le Guide du pornographe",
un petit livre rempli de conseils aux dits-pornographes
sur le type d'image le plus "efficace" (s'agissant
de sexe oral, de sexe anal, etc.), les meilleurs emplacements
sur une page, ou un écran d'ordinateur... Un livre
réalisé grâce aux "connaissances"
acquises pendant deux années passées à
étudier la pornographie sur Internet. Deux années
d'études, cela va sans dire, subventionnées
par l'université Carnegie...
Pour Mike Godwin,
de la fondation Electronic Frontier, le constat est sans
appel: "Je pense que le Time (...) s'est fait
avoir par un expert en manipulation des médias."
Aux dernières
nouvelles, l'affaire était sous enquête au
sein de l'université Carnegie. Quant au Time,
dans son édition du 24 juillet, il a consacré
une page à la tempête déclenchée
par son article et aux "découvertes" effectuées
depuis sur Rimm, laissant le lecteur juger par lui-même...
Dernière révision: septembre
1995.

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