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L'affaire Gupta:
Des kangourous à Rio et des conodonts en Himalaya
Par Claude Marcil


Le bestiaire de l'Himalaya
ohn A. Talent, paléontologue australien, adore visiter les boutiques de fossiles lors de ses voyages. En août 1986, ce professeur associé à l'université de Macquerie à Sydney, entre dans la célèbre boutique "Minéraux fossiles" d'Alain Carion, au 92 de la rue Saint-Louis-en-Ile, à Paris. Une véritable caverne d'Ali Baba pour les amoureux des fossiles, ces pierres qui ont une histoire. Talent, qui étudie les anciennes formes de vie depuis plus de trois décennies, est à la recherche de quelques fossiles bon marché qu'il pourrait distribuer à ses étudiants. Son choix s'arrête sur des ammonoïdes en provenance du Maroc. De retour à Sydney, Talent découvre dans un journal scientifique un article sur des ammonoïdes provenant de la chaîne montagneuse de l'Himalaya. Avec horreur, Talent reconnait des ammonoïdes identiques à ceux, provenant du Maroc, qu'il a achetés à Paris. Le signataire de la publication : l'indien Viswa Jit Gupta.

Gupta est un géologue réputé, membre de l'Académie de l'Inde, doyen de la faculté des sciences de l'université du Pundjab à Chandigarh, - qui compte plus de 80,000 étudiants. Un homme influent dans son pays et respecté dans le petit monde des paléontologues. Il est en effet le spécialiste incontesté des fossiles de l'Himalaya et fournit aux paléologues du monde entier des fossiles provenant de sites difficiles d'accès s'étendant du Cachemire au Bouthan, leur permettant de dater ces régions cruciales pour la connaissance de l'évolution de la croûte terrestre.

 

La vérité se cache dans les montagnes

Il y a des millions d'années, la plaque tectonique qui aujourd'hui porte l'Inde, alors une île, est venue heurter l'Asie. La collision qui se produisit à cette frontière qui va du Népal à la Chine, engendra la chaîne de l'Himalaya tandis que le Tibet était poussé de 2000 kilomètres vers le nord. C'est là que l'Inde continue d'avancer à raison de 5 centimètres par an. Là que les montagnes sont encore en formation. Région passionnante par excellence, recelant, dans les pans de ses massifs, dans les plissements qui affleurent, des fossiles qui retracent toute la géographie de la vie sur cette partie du monde. Voilà pourquoi les travaux de Gupta sont importants; d'autant plus qu'il est l'un des seuls à avoir accès à des territoires situés dans cette zone sensible placée sous contrôle de l'armée, et pratiquement interdite aux étrangers.

Dès 1971, Talent a commencé à douter de la véracité des résultats de Gupta. "Nous avions découvert, avec quatre collègues indiens et trois australiens, que certains des sites de fouilles auxquels il se référait n'avaient jamais existé. Seulement à l'époque, j'ai considéré qu'il s'agissait là d'une affaire strictement indienne et j'ai refusé d'intervenir."

Durant des années, malgré les pressions de ses amis indiens, Talent se tait. Ses collègues s'étonnent toutefois que dans ses publications sur l'évolution de la vie en Asie, il ne tienne jamais compte des résultats publiés par Gupta. Mais à mesure que les années passent, les rumeurs se font plus fortes. En effet, personne ne peut confirmer ses nombreuses observations géologiques sur l'Himalaya; personne ne peut retrouver aux même endroit les fossiles qu'il a découvert. Des scientifiques qui avaient co-signé des articles avec Gupta mettent même leurs collègues en garde en leur demandant de ne pas tenir compte de leurs publications. Dans la plupart des cas, ces collaborations se limitaient à une ou deux publications, jusqu'à ce que la victime se rende compte de certaines ´anomaliesª. En attendant la plupart des publications de Gupta, signées par lui seul ou en collaboration, paraissent dans des revues internationales prestigieuses : Nature, Palaeontology, Neues Jahrbuch für Geologie und Paläontologie; Géobos, ce qui, pour beaucoup de ses collègues étrangers, est un gage de sérieux ! Gupta continue à jouir d'une considération qui lui permet de se faire inviter à des colloques et de parcourir le monde, proposant des collaborations avec des paléontologues qui, ne connaissant ni la géologie de l'Himalaya, ni la réputation de Gupta, déterminent en toute bonne foi les fossiles qu'il leur soumet.

 

Talent dévoile la supercherie
Talent accumule les preuves avec une patience d'ange et une tenacité à toute épreuve mais sans jamais rien dire. Jusqu'au jour de l'incident parisien. Invité à un congrès de géologie à Calgary en août 1987, il décide de parler devant ses pairs. Mais l'affaire ne sort pas du petit monde feutré de la paléontologie, où l'on n'aime guère les remous. En 1988 il récidive dans un article paru dans une revue allemande "Courier" dont la diffusion reste limitée. Talent, patiemment, continue son travail de détective. Il vérifie toutes les affirmations du professeur indien et se décide enfin à porter l'affaire au grand jour.

Le 20 avril 1989, Talent publie dans la revue Nature le résultat de ses investigations. Aidé de plusieurs collègues australiens et indiens, il dénonçe, sans jamais accuser formellement Gupta de fraude, un nombre impressionnant d'´anomaliesª dans les écrits de Gupta: localités inexistantes ou introuvables, association de fossiles impossibles, découvertes dans l'Himalaya de fossiles endémiques à d'autres régions que l'Inde, "recyclage" de fossiles; Gupta n'hésitait pas à "recycler" plusieurs fois le même spécimen, le redécouvrant, à dix ans d'intervalle, dans des lieux très éloignés les uns des autres.

Les fossiles de Gupta proviennent de toutes les régions du monde sauf de l'Himalaya. Certains, des conodontes, se présentent comme les frères jumeaux de spécimens de l'État de New York, tandis que des ammonites proviennent sans doute du Maroc et que des trilobites ressemblent à s'y méprendre à ceux de Bohème. Gupta les a trouvés dans des boutiques. Sa méthode était toujours la même: Sous prétexte d'obtenir une description et une signification stratigraphique d'un fossile himalayen dont il fournissait un lieu d'échantillonnage très vague, il sollicitait et obtenait la collaboration, en toute bonne foi, d'éminents spécialistes provenant d'Inde, des Etats-Unis, d'Europe et d'Australie; et ces derniers devenaient tout naturellement ses coauteurs.

Mais s'il fallait croire les découvertes de Gupta, selon Talent, ce serait comme admettre que les kangourous sont originaires du Cachemire, et les rhionocéros de Rio de Janeiro. Géologioquement, c'était impossible. Cela montre l'improbabilité que certains fossiles puissent être trouvés en Himalaya plutôt que dans les autres parties du monde auxquelles ils appartiennent. Une montagne de communications scientifiques s'écroule.

 

De nouveaux éléments mêlent les cartes
Ces résultats sont corroborés en décembre 1989 par un article du Journal of the Geological Society of India où sont récapitulées les principales malversations de Gupta. D'abord, le géologue, ne se gênait guère pour dérober, lors de ses voyages, certains spécimens dans des collections du début du siècle. C'est ainsi que des coraux fossiles du carbonifère, découverts par H. Lewis en 1929, au nord du pays de Galles, et disparus de l'université d'Aberrystwyth, sont apparus mystérieusement dans une publication de Gupta, qui prétendait les avoir extraits des collines de Kotsu, au Cachemire. Des conodontes spécifiques du gisement américain d'Amsell Creek, près de New-York, se retrouvaient au Népal et au nord-est de l'Inde. Gupta prétend qu'il a trouvé les conodonts et les ammanoïdes dans un même gisement. Mais ces fossiles sont de véritables horloges géologiques et, selon Talent, il y a entre eux une modeste différence d'âge, soit 15 millions d'années. De plus ces fossiles comportent des marques de provenance indiscutables équivalentes à des signatures et affirmer que ceux dont Gupta publie les photos viennent de l'Himalaya est aussi absurde que d'avancer que les kangourous sont originaires de Rio de Janeiro.

A la suite de cette publication, les langues se délient Cette affaire, suscite un débat dans la revue Nature et à la Geological Society of India. Six mois après le coup d'envoi donné par Talent, les langues commencent à se délier et la plupart des co-auteurs malheureux de Gupta font part de leurs soupçons.

Le scandale secoue le milieu très fermé des paléontologues et connaît un nouveau rebondissement avec la publication dans la revue britannique Nature de quatre articles, provenant de chercheurs impliqués de près ou de loin dans ce que la communauté scientifique appelle désormais "L'affaire des fossiles péripatéticiens". L'examen détaillé des publications de ce dernier fait apparaître des "anomalies" stupéfiantes: plusieurs photographies de fossiles "himalayens" publiées par Gupta étaient en fait de simples reproductions de planches photographiques d'ouvrages anciens sur des fossiles du Canada ou de Birmanie. Dans certains cas, l'auteur avait détourné ces photographies en les écornant, de manière à ce que la ressemblance ne saute pas aux yeux.

 

La plus formidable fraude scientifique de tous les temps
Bref, les centaines d'articles de Gupta depuis un quart de siècle sur les invertébrés fossiles de l'Himalaya seraient de pures fabrications. Gupta a fabriqué de toutes pièces une géologie totalement artificielle, l'une des plus formidables fraudes scientifiques de tous les temps. Une fraude qui s'étale sur plus de vingt-cinq ans, compromettant 124 scientifiques - dont 68 indiens- et concerne plus de 450 publications dans des revues spécialisées haut de gamme. La construction de cet univers artificiel était maladroite, parfois comique et n'obéissait pas à un plan précis, se faisant au hasard de ce qui pouvait être glané ça et là.

L'affaire fait grand bruit en Inde. Des clans rivaux se forment. Les autorités locales et le vice-chancelier de l'université de Chandigarh - le Dr Bambah - prennent d'abord fait et cause pour leur "éminent" chercheur. Que dit Gupta pour sa défense ? Il évoque le secret militaire pour expliquer les descriptions vagues de ses lieux de fouilles, refuse de montrer ses collections de fossiles, maintient la validité de ses découvertes et se cache derrière les cosignataires de ses articles pour prouver sa bonne foi. La presse indienne parle de conspiration internationale. Talent est accusé d'être un raciste, un espion à la solde du Pakistan. Les scientifiques indiens qui s'opposent à Gupta - et ils sont nombreux - reçoivent des coups de téléphone anonymes, des menaces de mort. Bref, l'agitation bat son plein. Ébranlées, les autorités indiennes finissent tout de même par demander des enquêtes. Mais Gupta tombe soudainement malade et ne peut y participer.

En août1990, deux expéditions sont envoyées dans l'Himalaya, l'une par l'université du PundJab l'autre par le Service géologique de l'Inde, afin de contrôler la plupart des localités signalées par Gupta. Leurs conclusions confirment les soupçons des accusateurs: une bonne partie de ces localités sont "fantômes" ou, si elles existent, on ne peut trouver les fossiles qui y avaient été signalés par Gupta. Le résultat des deux enquêtes n'a pas été rendu public. Ils ont été analysés par un juge à la retraite. Entretemps, Gupta a gardé son poste. Six mois plus tard, la SGI passe au peigne fin tous les articles de Gupta parus dans le journal officiel de la société. Conclusion irréfutable: tout est à mettre au panier. Le Journal de la Société géologique de l'Inde déclarait récemment que ses travaux publiés entre 1969 et 1988 sont de pures fictions. Enfin, le 6 février 1991, devant l'accumulation de preuves, le Dr Bambah, vice-chancelier de l'université, décide de suspendre le professeur de toutes ses fonctions. Des enquêtes menées parallèlement dans divers pays ont permis de retracer l'origine possible de certains fossiles décrits par Gupta et ses infortunés collaborateurs: Maroc, Chine, États-Unis, etc. Ils ont été achetés chez des marchands de fossiles ou donnés par des collègues étrangers. La fraude jette la pagaille sur toute l'histoire de l'Himalaya.

 

Conséquences
Sur les conséquences de la fraude pour l'étude des fossiles de l'Himalaya, il n'y a pas unanimité. Certains affirment que la fraude est sans grande conséquences théoriques parce que la plupart des géologues spécialistes de l'Himalaya ne tenaient, depuis longtemps déjà, aucun compte des publications de Gupta, et il est peu probable que cet épisode de l'histoire de la paléontologie indienne ait des répercussions à long terme sur l'interprétation de la structure et de l'histoire tectonique de cette région. D'autres estiment que, mêlant adroitement le douteux et l'authentique, brouillant les pistes stratigraphiques et géographiques, qui, en temps normal, permettent de dater les sites étudiés, ses "découvertes" rendent aujourd'hui inutilisables la quasi-totalité de données accumulées depuis lors sur la géologie himalayenne.

"Toutes les données stratigraphiques et paléontologiques accumulées sur l'Himalaya sont désormais à revoir complètement", confirme Willi Ziegler, directeur du Muséum Senckerberg de Francfort (RFA). De nombreux chercheurs ont en effet intégré de bonne foi les "découvertes" de Gupta dans leur propre réflexion, rendant aujourd'hui les connaissances et les hypothèses établies depuis vingt ans quasiment inutilisables."

Chose certaine, il va falloir donner un grand coup de balai dans l'incroyable ménagerie qui peuplait le Toit du Monde.

La solution est la plus simple, suggérée par de nombreux paléontologues, serait sans doute de constituer une commission internationale - sous l'égide, peut-être, du Survey Geological indien - chargée de vérifier, un à un, l'existence - ou plus probablement l'absence - des gisements signalés dans ses publications.

Malgré son pouvoir administratif et ses appuis politiques considérables, Gupta est finalement suspendu de ses fonctions à l'université de Chandigarh en 1991, pas moins de deux ans après les acusations de Talent. Mais cette affaire a mis le monde universitaire indien dans un grand embarras et met en lumière les failles d'un système qui a permis la production de telles "anomalies" pendant vingt-cinq ans, sans que quiconque puisse les dénoncer sans risque pour sa carrière (quelques paléontologues indiens irréprochables et de grande valeur scientifique en ont fait l'expérience).

"Comment se peut-il qu'une telle quantité de matériel d'origine suspecte ait résisté si longtemps à l'investigation du milieu scientifique ?", s'était demandé Talent en conclusion de son article paru dans la revue Nature. Première réponse : l'impossibilité, pour les paléontologues de vérifier sur place les allégations de Gupta. S'étendant du Cachemire au Bouthan, les gisements indiqués (le plus souvent de façon approximative) se trouvent la plupart du temps dans des sites quasiment inaccessibles, et de surcroit interdits, pour des raisons politiques, aux étrangers.

 

Comment identifier un faux fossile?
Contrairement aux oeuvres d'art, les fossiles eux-mêmes sont rarement des faux, mais leur lieu d'origine peut être totalement inventé. Beaucoup de fossiles portent une "signature" qui indiquent un gisement particulier: couleur, patine, grain, ou composition minéralogique de la gangue, recristallisation, composition isotopique, etc., mais ce n'est pas le cas de tous et de plus, on ne peut exclure la découverte d'un nouveau gisement comportant la même "signature" qu'un autre, bien connu. Par ailleurs, certains fossiles ne se rencontrent que dans une région bien particulière. La découverte dans l'Himalaya d'un fossile connu exclusivement dans l'État de New-York, par exemple, peut déjà éveiller l'attention. Mais il y a aussi beaucoup d'exemples d'espèces fossiles que l'on croyait endémiques à une région précise, et que l'on a retrouvées plus tard dans de nombreuses autres régions. On voit donc que ce type d'évaluation n'est pas si simple et c'est pourquoi la plupart des paléontologues qui déterminent ainsi des fossiles découverts par des géologues de terrain leur font confiance. Le seul critère d'authenticité est finalement le fait qu'on retrouve le même fossile au lieu indiqué.

Il aurait été possible à tous les co-auteurs de tester la reproductibilité des données paléontologiques par une visite sur le terrain, mais de telles missions coûtent cher et la plupart des gisements signalés par Gupta étaient situés dans des régions difficiles d'accès ou interdites aux étrangers. Seuls d'autres géologues indiens ou étrangers, spécialistes de cette région, pouvaient effectuer ce test et certains l'ont fait, concluant à l'absence des gisements en question, sans pour cela porter des accusations de fraude. Gupta conservait donc le bénéfice du doute ou, tout au plus, de l'erreur.

 

À la défense de Gupta
Dans sa défense, Gupta prétend qu'il lui aurait été impossible de berner tant de collègues à la fois, sans qu'aucun ne réagisse.

Gupta se défend en soulignant notamment, à juste titre, qu'aucun de ses nombreux co-auteurs n'avait jusqu'alors exprimé par écrit le moindre doute sur l'origine de ses trouvailles. La raison de ce silence est peut-être que certains n'eurent jamais de doute tandis que les autres préféraient ne pas se vanter d'avoir été bernés !

En effet, comment cela a-t-il été possible ? Probablement parce qu'il s'est adressé à des spécialistes de groupes très distincts, résidant dans des lieux différents et qui avaient peu de relations entre eux. C'est précisément lorsque ces malheureux co-auteurs avaient l'occasion de se rencontrer ou de communiquer que les doutes naissent et que les relations avec Gupta cessaient !

La longévité de cette pratique frauduleuse est donc due à la difficulté de vérifier une à une toutes ces données géologiques et paléontologiques parcellaires provenant de régions d'accès difficile.

´J'ai été l'un d'entre eux, explique Philippe Janvier, Spécialiste des vertébrés fossiles à l'Institut de paléontologie du Muséum national d'histoire naturelle de Paris.

En 1980, à une époque où seuls quelques initiés faisaient des allusions verbales à ces "anomalies" de Gupta, il travaillait au laboratoire de paléontologie de l'université Paris-VI, sur des poissons fossiles datant de 400 millions d'années.

Gupta m'avait alors soumis des écailles et des fragments de dents de poissons qui ne portaient pas de "signature" biogéographiques particulière, mais étaient, somme toute, fort comparables à ce qui était trouvé non loin de là, en Iran et en Afganistan, mais aussi en Europe et en Amérique du Nord. Donc, rien d'alarmant.

´En 1981, Gupta m'a contacté pour me demander de décrire avec lui un fragment de crâne de poisson qu'il m'apportait à Paris et dont il me demandait de faire une étude descriptive le plus rapidement possible. Il prétendait l'avoir trouvé dans la vallée du Zaskar, à l'extrême nord de l'Inde. Dans sa lettre, il mentionnait aussi qu'il arrivait de Chine. À l'époque, je n'avais aucune raison d'être méfiant et j'ai accepté. Gupta est venu à Paris pour assister à un colloque international, apportant par la même occasion un magnifique petit crâne de poisson. Il s'agissait d'un spécimen - vieux de 390 millions d'années - proche du groupe des coelacanthes, mais qui ne ressemblait à rien de connu à l'époque. Une découverte très excitante.

 

Gupta déçoit encore ses collègues
Quelques semaines plus tard, à Stockholm, il rencontre Chang Mee-Mann, de l'Institut de paléontologie des vertébrés à Pékin. "Elle me montre une collection superbe de poissons fossiles qui provenait du sud de la Chine. J'ai eu un choc. Ces fossiles présentaient une ressemblance stupéfiante avec celui que je venais d'étudier - et ce, fait rarissisme, jusqu'à la couleur de la roche!", relate Philippe Janvier. Mes doutes sont nés à ce moment-là,. Je me suis souvenu que Gupta revenait de Chine. La publication était déjà sous presse et que je commençais à recevoir des lettres de mise en garde de divers collègues étrangers déjà échaudés. A défaut de preuves légales d'une "anomalie" intentionnelle, ma seule ressource fut de publier une courte note soulignant cette extraordinaire similarité, sous une forme qui ne laissait aucun doute au lecteur averti. Je n'ai plus collaboré avec lui."

Dans les mois suivant la publication de l'article, Janvier reçoit plusieurs lettres de paléontologues désireux de confronter avec lui leur point de vue. Tous ont cosignés, dans les années précédentes, une publication avec Gupta. Tous émettent eux aussi des réserves, des inquiétudes. "À la dixième lettre, j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond". De l'étonnement, M. Janvier passe à la suspicion. Et il n'est pas le seul. Au début des années 80, la rumeur s'amplifie parmi les paléontologues : considérés dix ans plus tôt comme l'un des principaux spécialiste de l'Himalaya, Gupta perd son crédit international, et bon nombre de chercheurs refusent désormais, non seulement de collaborer avec lui, mais encore de tenir compte de ses publications. Les choses en seraient probablement restées là si Talent, bon connaisseur de la géologie himalayenne, ne s'était décidé à dénoncer le scandale.

 

La loi du milieu
Autre élément ayant joué en faveur de Gupta : les règles déontologiques du milieu scientifique, qui interdisent aux chercheurs de mettre en doute, à priori, la véracité des dires d'un collaborateur. "Je n'ai pas été assez prudent, mais cela est facile à dire après coup", souligne Gary Webster, paléontologue à l'université américaine de Washington et coauteur avec le géologue indien de neuf publications. "Toute étude paléontologique est basée sur une confiance implicite dans l'origine des données de base", renchérit Janvier.

On peut, en revanche, s'étonner de découvrir que nombre de spécialiste de l'Himalya, qui reconnaissent aujourd'hui avoir soupçonné depuis plusieurs années les pratiques plus que douteuses de leur collègue, n'aient pas jugé utile d'en avertir plus tôt l'ensemble de la communauté scientifique.

La dénonciation ouverte, certes, n'est pas une pratique courante de la profession, et les paléontologues avaient sans doute suffisamment de fossiles en tête pour ne pas se plonger dans la bibliographie exhaustive de Gupta. Il n'empêche : outre les nouvelles "victimes" que ce dernier a pu continuer de duper, la "loi du milieu" a sans doute ainsi contribué à transformer la géologie du Toit du monde en un inextricable réseau de contradictions, dont cette discipline mettra longtemps à se remettre.

Dans la revue "La Recherche" de juillet-août 89, on écrivait "La science cependant ne sort pas grandie de cet épisode. On peut s'étonner, en particulier, que les spécialistes de l'Himalaya, qui étaint au courant de la fraude n'aient pas jugé bon d'alerter l'ensemble de la communauté scientifique et aient laissé Gupta faire de nouvelles victimes."

 

Pourquoi?
Aujourd'hui, une question demeure : Quel bénéfice Gupta tirait-il de telles pratiques? pourquoi ce chercheur a-t-il trompé délibérément ses collègues? Pas pour de l'argent. Ses fraudes ne lui ont pas rapporté un centime. Mais sans doute pour le pouvoir. Un pouvoir local, d'abord, puisqu'il incarnait à Chandigarh, le scientifique exemplaire qui s'est fait un nom à l'étranger. Un pouvoir international, ensuite, auprès de ses pairs. Pendant des années, ils ont invité - au détriment d'autres chercheurs indiens - cet homme qui publiait à tours de bras dans des congrès les plus importants.

Peut-être simplement de la considération pour le nombre de ses publications et ses collaborations parfois prestigieuses, de temps en temps des invitations à des congrès ou des bourses pour des visites à l'étranger et, par là, un pouvoir assez important dans la communauté scientifique indienne. Ce pouvoir n'est pas disparu car en février 92, l'université redonnait son poste à Gupta.

En plus des ammonoïdes, Gupta affirme avoir trouvé des conodonts, - petits fossiles qui servent de repères chronologiques -vestiges coniques qui sont en fait des mâchoires de vers segmentés qui vivaient il y a 360 millions d'années.

Comment se fait-il qu'autant de matrériel d'origine suspecte a survécu à l'examen du monde scientifique si longtemps?

 

How, for instance, have so many biostratigraphically and paleobiogeographically unlikely conodont-ammonoid, brachiopod-brachiopod and conodont-conodont associations slipped through the refereeing process? (Nature, 20 april, 1989, p. 615)

At first sight it might appear that a whole circus of exotica - mainly invertebrate- was let loose and fossilized seriatim in the palaeozoic and mesozoic sequences of the Himalayas.

 

Coquille de mollusque fossilisée
Les conodonts ne sont pas des fossiles spectaculaires; Ce sont des slivers de roche microscopiques, ressemblant à une dent, qu'on trouve dans les roches âgées de 200 à 600 millions d'années. Mais ce sont des fossiles particulièrement utiles. La découverte d'un type particulier de conodont permet à un paléontologue de dater, avec beaucoup d'exactitude, la roche où le conodont a été trouvé. Une chose est certaine, les conodonts qu'on ne trouve qu'en Amérique ne devraient pas se retrouvés dan l'Himalaya. Or Gupta a publié des articles scientifiques dans lesquels des conodonts identiques à ceux de Amsdell Creek dans l'État de New York ont été trouvés par lui aux Indes et au Népal dans des roches d'âge varié.

Une avalanche de fausses informations.

 

 

 

 

 
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