

L'affaire
Gupta:
Des
kangourous à Rio et des conodonts en Himalaya
Par Claude Marcil
Le
bestiaire de l'Himalaya
ohn
A. Talent, paléontologue australien, adore visiter
les boutiques de fossiles lors de ses voyages. En août
1986, ce professeur associé à l'université
de Macquerie à Sydney, entre dans la célèbre
boutique "Minéraux fossiles" d'Alain Carion, au 92
de la rue Saint-Louis-en-Ile, à Paris. Une véritable
caverne d'Ali Baba pour les amoureux des fossiles, ces pierres
qui ont une histoire. Talent, qui étudie les anciennes
formes de vie depuis plus de trois décennies, est
à la recherche de quelques fossiles bon marché
qu'il pourrait distribuer à ses étudiants.
Son choix s'arrête sur des ammonoïdes en provenance
du Maroc. De retour à Sydney, Talent découvre
dans un journal scientifique un article sur des ammonoïdes
provenant de la chaîne montagneuse de l'Himalaya.
Avec horreur, Talent reconnait des ammonoïdes identiques
à ceux, provenant du Maroc, qu'il a achetés
à Paris. Le signataire de la publication : l'indien
Viswa Jit Gupta.
Gupta est un géologue
réputé, membre de l'Académie de l'Inde,
doyen de la faculté des sciences de l'université
du Pundjab à Chandigarh, - qui compte plus de 80,000
étudiants. Un homme influent dans son pays et respecté
dans le petit monde des paléontologues. Il est en
effet le spécialiste incontesté des fossiles
de l'Himalaya et fournit aux paléologues du monde
entier des fossiles provenant de sites difficiles d'accès
s'étendant du Cachemire au Bouthan, leur permettant
de dater ces régions cruciales pour la connaissance
de l'évolution de la croûte terrestre.
La vérité
se cache dans les montagnes
Il y a des millions d'années,
la plaque tectonique qui aujourd'hui porte l'Inde, alors
une île, est venue heurter l'Asie. La collision qui
se produisit à cette frontière qui va du Népal
à la Chine, engendra la chaîne de l'Himalaya
tandis que le Tibet était poussé de 2000 kilomètres
vers le nord. C'est là que l'Inde continue d'avancer
à raison de 5 centimètres par an. Là
que le s
montagnes sont encore en formation. Région passionnante
par excellence, recelant, dans les pans de ses massifs,
dans les plissements qui affleurent, des fossiles qui retracent
toute la géographie de la vie sur cette partie du
monde. Voilà pourquoi les travaux de Gupta sont importants;
d'autant plus qu'il est l'un des seuls à avoir accès
à des territoires situés dans cette zone sensible
placée sous contrôle de l'armée, et
pratiquement interdite aux étrangers.
Dès 1971, Talent a commencé
à douter de la véracité des résultats
de Gupta. "Nous avions découvert, avec quatre
collègues indiens et trois australiens, que certains
des sites de fouilles auxquels il se référait
n'avaient jamais existé. Seulement à l'époque,
j'ai considéré qu'il s'agissait là
d'une affaire strictement indienne et j'ai refusé
d'intervenir."
Durant des années, malgré
les pressions de ses amis indiens, Talent se tait. Ses collègues
s'étonnent toutefois que dans ses publications sur
l'évolution de la vie en Asie, il ne tienne jamais
compte des résultats publiés par Gupta. Mais
à mesure que les années passent, les rumeurs
se font plus fortes. En effet, personne ne peut confirmer
ses nombreuses observations géologiques sur l'Himalaya;
personne ne peut retrouver aux même endroit les fossiles
qu'il a découvert. Des scientifiques qui avaient
co-signé des articles avec Gupta mettent même
leurs collègues en garde en leur demandant de ne
pas tenir compte de leurs publications. Dans la plupart
des cas, ces collaborations se limitaient à une ou
deux publications, jusqu'à ce que la victime se rende
compte de certaines ´anomaliesª. En attendant
la plupart des publications de Gupta, signées par
lui seul ou en collaboration, paraissent dans des revues
internationales prestigieuses : Nature, Palaeontology,
Neues Jahrbuch für Geologie und Paläontologie;
Géobos, ce qui, pour beaucoup de ses collègues
étrangers, est un gage de sérieux ! Gupta
continue à jouir d'une considération qui lui
permet de se faire inviter à des colloques et de
parcourir le monde, proposant des collaborations avec des
paléontologues qui, ne connaissant ni la géologie
de l'Himalaya, ni la réputation de Gupta, déterminent
en toute bonne foi les fossiles qu'il leur soumet.
Talent
dévoile la supercherie
Talent accumule les preuves avec une patience
d'ange et une tenacité à toute épreuve
mais sans jamais rien dire. Jusqu'au jour de l'incident
parisien. Invité à un congrès de géologie
à Calgary en août 1987, il décide de
parler devant ses pairs. Mais l'affaire ne sort pas du petit
monde feutré de la paléontologie, où
l'on n'aime guère les remous. En 1988 il récidive
dans un article paru dans une revue allemande "Courier"
dont la diffusion reste limitée. Talent, patiemment,
continue son travail de détective. Il vérifie
toutes les affirmations du professeur indien et se décide
enfin à porter l'affaire au grand jour.
Le 20 avril 1989, Talent publie
dans la revue Nature le résultat de ses investigations.
Aidé de plusieurs collègues australiens et
indiens, il dénonçe, sans jamais accuser formellement
Gupta de fraude, un nombre impressionnant d'´anomaliesª
dans les écrits de Gupta: localités inexistantes
ou introuvables, association de fossiles impossibles, découvertes
dans l'Himalaya de fossiles endémiques à d'autres
régions que l'Inde, "recyclage" de fossiles;
Gupta n'hésitait pas à "recycler"
plusieurs fois le même spécimen, le redécouvrant,
à dix ans d'intervalle, dans des lieux très
éloignés les uns des autres.
Les fossiles de Gupta proviennent
de toutes les régions du monde sauf de l'Himalaya.
Certains, des conodontes, se présentent comme les
frères jumeaux de spécimens de l'État
de New York, tandis que des ammonites proviennent sans doute
du Maroc et que des trilobites ressemblent à s'y
méprendre à ceux de Bohème. Gupta les
a trouvés dans des boutiques. Sa méthode était
toujours la même: Sous prétexte d'obtenir une
description et une signification stratigraphique d'un fossile
himalayen dont il fournissait un lieu d'échantillonnage
très vague, il sollicitait et obtenait la collaboration,
en toute bonne foi, d'éminents spécialistes
provenant d'Inde, des Etats-Unis, d'Europe et d'Australie;
et ces derniers devenaient tout naturellement ses coauteurs.
Mais s'il fallait croire les
découvertes de Gupta, selon Talent, ce serait comme
admettre que les kangourous sont originaires du Cachemire,
et les rhionocéros de Rio de Janeiro. Géologioquement,
c'était impossible. Cela montre l'improbabilité
que certains fossiles puissent être trouvés
en Himalaya plutôt que dans les autres parties du
monde auxquelles ils appartiennent. Une montagne de communications
scientifiques s'écroule.
De
nouveaux éléments mêlent les cartes
Ces résultats sont corroborés
en décembre 1989 par un article du Journal of the
Geological Society of India où sont récapitulées
les principales malversations de Gupta. D'abord, le géologue,
ne se gênait guère pour dérober, lors
de ses voyages, certains spécimens dans des collections
du début du siècle. C'est ainsi que des coraux
fossiles du carbonifère, découverts par H.
Lewis en 1929, au nord du pays de Galles, et disparus de
l'université d'Aberrystwyth, sont apparus mystérieusement
dans une publication de Gupta, qui prétendait les
avoir extraits des collines de Kotsu, au Cachemire. Des
conodontes spécifiques du gisement américain
d'Amsell Creek, près de New-York, se retrouvaient
au Népal et au nord-est de l'Inde. Gupta prétend
qu'il a trouvé les conodonts et les ammanoïdes
dans un même gisement. Mais ces fossiles sont de véritables
horloges géologiques et, selon Talent, il y a entre
eux une modeste différence d'âge, soit 15 millions
d'années. De plus ces fossiles comportent des marques
de provenance indiscutables équivalentes à
des signatures et affirmer que ceux dont Gupta publie les
photos viennent de l'Himalaya est aussi absurde que d'avancer
que les kangourous sont originaires de Rio de Janeiro.
A la suite de cette publication,
les langues se délient Cette affaire, suscite un
débat dans la revue Nature et à la Geological
Society of India. Six mois après le coup d'envoi
donné par Talent, les langues commencent à
se délier et la plupart des co-auteurs malheureux
de Gupta font part de leurs soupçons.
Le scandale secoue le milieu
très fermé des paléontologues et connaît
un nouveau rebondissement avec la publication dans la revue
britannique Nature de quatre articles, provenant
de chercheurs impliqués de près ou de loin
dans ce que la communauté scientifique appelle désormais
"L'affaire des fossiles péripatéticiens".
L'examen détaillé des publications de ce dernier
fait apparaître des "anomalies" stupéfiantes:
plusieurs photographies de fossiles "himalayens"
publiées par Gupta étaient en fait de simples
reproductions de planches photographiques d'ouvrages anciens
sur des fossiles du Canada ou de Birmanie. Dans certains
cas, l'auteur avait détourné ces photographies
en les écornant, de manière à ce que
la ressemblance ne saute pas aux yeux.
La
plus formidable fraude scientifique de tous les temps
Bref, les centaines d'articles de Gupta depuis
un quart de siècle sur les invertébrés
fossiles de l'Himalaya seraient de pures fabrications. Gupta
a fabriqué de toutes pièces une géologie
totalement artificielle, l'une des plus formidables fraudes
scientifiques de tous les temps. Une fraude qui s'étale
sur plus de vingt-cinq ans, compromettant 124 scientifiques
- dont 68 indiens- et concerne plus de 450 publications
dans des revues spécialisées haut de gamme.
La construction de cet univers artificiel était maladroite,
parfois comique et n'obéissait pas à un plan
précis, se faisant au hasard de ce qui pouvait être
glané ça et là.
L'affaire fait grand bruit
en Inde. Des clans rivaux se forment. Les autorités
locales et le vice-chancelier de l'université de
Chandigarh - le Dr Bambah - prennent d'abord fait et cause
pour leur "éminent" chercheur. Que dit
Gupta pour sa défense ? Il évoque le secret
militaire pour expliquer les descriptions vagues de ses
lieux de fouilles, refuse de montrer ses collections de
fossiles, maintient la validité de ses découvertes
et se cache derrière les cosignataires de ses articles
pour prouver sa bonne foi. La presse indienne parle de conspiration
internationale. Talent est accusé d'être un
raciste, un espion à la solde du Pakistan. Les scientifiques
indiens qui s'opposent à Gupta - et ils sont nombreux
- reçoivent des coups de téléphone
anonymes, des menaces de mort. Bref, l'agitation bat son
plein. Ébranlées, les autorités indiennes
finissent tout de même par demander des enquêtes.
Mais Gupta tombe soudainement malade et ne peut y participer.
En août1990, deux expéditions
sont envoyées dans l'Himalaya, l'une par l'université
du PundJab l'autre par le Service géologique de l'Inde,
afin de contrôler la plupart des localités
signalées par Gupta. Leurs conclusions confirment
les soupçons des accusateurs: une bonne partie de
ces localités sont "fantômes" ou,
si elles existent, on ne peut trouver les fossiles qui y
avaient été signalés par Gupta. Le
résultat des deux enquêtes n'a pas été
rendu public. Ils ont été analysés
par un juge à la retraite. Entretemps, Gupta a gardé
son poste. Six mois plus tard, la SGI passe au peigne fin
tous les articles de Gupta parus dans le journal officiel
de la société. Conclusion irréfutable:
tout est à mettre au panier. Le Journal de la
Société géologique de l'Inde déclarait
récemment que ses travaux publiés entre 1969
et 1988 sont de pures fictions. Enfin, le 6 février
1991, devant l'accumulation de preuves, le Dr Bambah, vice-chancelier
de l'université, décide de suspendre le professeur
de toutes ses fonctions. Des enquêtes menées
parallèlement dans divers pays ont permis de retracer
l'origine possible de certains fossiles décrits par
Gupta et ses infortunés collaborateurs: Maroc, Chine,
États-Unis, etc. Ils ont été achetés
chez des marchands de fossiles ou donnés par des
collègues étrangers. La fraude jette la pagaille
sur toute l'histoire de l'Himalaya.
Conséquences
Sur les
conséquences de la fraude pour l'étude des
fossiles de l'Himalaya, il n'y a pas unanimité. Certains
affirment que la fraude est sans grande conséquences
théoriques parce que la plupart des géologues
spécialistes de l'Himalaya ne tenaient, depuis longtemps
déjà, aucun compte des publications de Gupta,
et il est peu probable que cet épisode de l'histoire
de la paléontologie indienne ait des répercussions
à long terme sur l'interprétation de la structure
et de l'histoire tectonique de cette région. D'autres
estiment que, mêlant adroitement le douteux et l'authentique,
brouillant les pistes stratigraphiques et géographiques,
qui, en temps normal, permettent de dater les sites étudiés,
ses "découvertes" rendent aujourd'hui inutilisables
la quasi-totalité de données accumulées
depuis lors sur la géologie himalayenne.
"Toutes les données
stratigraphiques et paléontologiques accumulées
sur l'Himalaya sont désormais à revoir complètement",
confirme Willi Ziegler, directeur du Muséum Senckerberg
de Francfort (RFA). De nombreux chercheurs ont en effet
intégré de bonne foi les "découvertes"
de Gupta dans leur propre réflexion, rendant aujourd'hui
les connaissances et les hypothèses établies
depuis vingt ans quasiment inutilisables."
Chose certaine, il va falloir
donner un grand coup de balai dans l'incroyable ménagerie
qui peuplait le Toit du Monde.
La solution est la plus simple,
suggérée par de nombreux paléontologues,
serait sans doute de constituer une commission internationale
- sous l'égide, peut-être, du Survey Geological
indien - chargée de vérifier, un à
un, l'existence - ou plus probablement l'absence - des gisements
signalés dans ses publications.
Malgré son pouvoir administratif
et ses appuis politiques considérables, Gupta est
finalement suspendu de ses fonctions à l'université
de Chandigarh en 1991, pas moins de deux ans après
les acusations de Talent. Mais cette affaire a mis le monde
universitaire indien dans un grand embarras et met en lumière
les failles d'un système qui a permis la production
de telles "anomalies" pendant vingt-cinq ans,
sans que quiconque puisse les dénoncer sans risque
pour sa carrière (quelques paléontologues
indiens irréprochables et de grande valeur scientifique
en ont fait l'expérience).
"Comment se peut-il qu'une
telle quantité de matériel d'origine suspecte
ait résisté si longtemps à l'investigation
du milieu scientifique ?", s'était demandé
Talent en conclusion de son article paru dans la revue Nature.
Première réponse : l'impossibilité,
pour les paléontologues de vérifier sur place
les allégations de Gupta. S'étendant du Cachemire
au Bouthan, les gisements indiqués (le plus souvent
de façon approximative) se trouvent la plupart du
temps dans des sites quasiment inaccessibles, et de surcroit
interdits, pour des raisons politiques, aux étrangers.
Comment
identifier un faux fossile?
Contrairement
aux oeuvres d'art, les fossiles eux-mêmes sont rarement
des faux, mais leur lieu d'origine peut être totalement
inventé. Beaucoup de fossiles portent une "signature"
qui indiquent un gisement particulier: couleur, patine,
grain, ou composition minéralogique de la gangue,
recristallisation, composition isotopique, etc., mais ce
n'est pas le cas de tous et de plus, on ne peut exclure
la découverte d'un nouveau gisement comportant la
même "signature" qu'un autre, bien connu.
Par ailleurs, certains fossiles ne se rencontrent que dans
une région bien particulière. La découverte
dans l'Himalaya d'un fossile connu exclusivement dans l'État
de New-York, par exemple, peut déjà éveiller
l'attention. Mais il y a aussi beaucoup d'exemples d'espèces
fossiles que l'on croyait endémiques à une
région précise, et que l'on a retrouvées
plus tard dans de nombreuses autres régions. On voit
donc que ce type d'évaluation n'est pas si simple
et c'est pourquoi la plupart des paléontologues qui
déterminent ainsi des fossiles découverts
par des géologues de terrain leur font confiance.
Le seul critère d'authenticité est finalement
le fait qu'on retrouve le même fossile au lieu indiqué.
Il aurait été
possible à tous les co-auteurs de tester la reproductibilité
des données paléontologiques par une visite
sur le terrain, mais de telles missions coûtent cher
et la plupart des gisements signalés par Gupta étaient
situés dans des régions difficiles d'accès
ou interdites aux étrangers. Seuls d'autres géologues
indiens ou étrangers, spécialistes de cette
région, pouvaient effectuer ce test et certains l'ont
fait, concluant à l'absence des gisements en question,
sans pour cela porter des accusations de fraude. Gupta conservait
donc le bénéfice du doute ou, tout au plus,
de l'erreur.
À
la défense de Gupta
Dans sa défense, Gupta prétend
qu'il lui aurait été impossible de berner
tant de collègues à la fois, sans qu'aucun
ne réagisse.
Gupta se défend en
soulignant notamment, à juste titre, qu'aucun de
ses nombreux co-auteurs n'avait jusqu'alors exprimé
par écrit le moindre doute sur l'origine de ses trouvailles.
La raison de ce silence est peut-être que certains
n'eurent jamais de doute tandis que les autres préféraient
ne pas se vanter d'avoir été bernés
!
En effet, comment cela a-t-il
été possible ? Probablement parce qu'il s'est
adressé à des spécialistes de groupes
très distincts, résidant dans des lieux différents
et qui avaient peu de relations entre eux. C'est précisément
lorsque ces malheureux co-auteurs avaient l'occasion de
se rencontrer ou de communiquer que les doutes naissent
et que les relations avec Gupta cessaient !
La longévité
de cette pratique frauduleuse est donc due à la difficulté
de vérifier une à une toutes ces données
géologiques et paléontologiques parcellaires
provenant de régions d'accès difficile.
´J'ai été
l'un d'entre eux, explique Philippe Janvier, Spécialiste
des vertébrés fossiles à l'Institut
de paléontologie du Muséum national d'histoire
naturelle de Paris.
En 1980, à une époque
où seuls quelques initiés faisaient des allusions
verbales à ces "anomalies" de Gupta, il
travaillait au laboratoire de paléontologie de l'université
Paris-VI, sur des poissons fossiles datant de 400 millions
d'années.
Gupta m'avait alors soumis
des écailles et des fragments de dents de poissons
qui ne portaient pas de "signature" biogéographiques
particulière, mais étaient, somme toute, fort
comparables à ce qui était trouvé non
loin de là, en Iran et en Afganistan, mais aussi
en Europe et en Amérique du Nord. Donc, rien d'alarmant.
´En 1981, Gupta m'a contacté
pour me demander de décrire avec lui un fragment
de crâne de poisson qu'il m'apportait à Paris
et dont il me demandait de faire une étude descriptive
le plus rapidement possible. Il prétendait l'avoir
trouvé dans la vallée du Zaskar, à
l'extrême nord de l'Inde. Dans sa lettre, il mentionnait
aussi qu'il arrivait de Chine. À l'époque,
je n'avais aucune raison d'être méfiant et
j'ai accepté. Gupta est venu à Paris pour
assister à un colloque international, apportant par
la même occasion un magnifique petit crâne de
poisson. Il s'agissait d'un spécimen - vieux de 390
millions d'années - proche du groupe des coelacanthes,
mais qui ne ressemblait à rien de connu à
l'époque. Une découverte très excitante.
Gupta
déçoit encore ses collègues
Quelques
semaines plus tard, à Stockholm, il rencontre Chang
Mee-Mann, de l'Institut de paléontologie des vertébrés
à Pékin. "Elle me montre une collection
superbe de poissons fossiles qui provenait du sud de la
Chine. J'ai eu un choc. Ces fossiles présentaient
une ressemblance stupéfiante avec celui que je venais
d'étudier - et ce, fait rarissisme, jusqu'à
la couleur de la roche!", relate Philippe Janvier.
Mes doutes sont nés à ce moment-là,.
Je me suis souvenu que Gupta revenait de Chine. La publication
était déjà sous presse et que je commençais
à recevoir des lettres de mise en garde de divers
collègues étrangers déjà échaudés.
A défaut de preuves légales d'une "anomalie"
intentionnelle, ma seule ressource fut de publier une courte
note soulignant cette extraordinaire similarité,
sous une forme qui ne laissait aucun doute au lecteur averti.
Je n'ai plus collaboré avec lui."
Dans les mois suivant la publication
de l'article, Janvier reçoit plusieurs lettres de
paléontologues désireux de confronter avec
lui leur point de vue. Tous ont cosignés, dans les
années précédentes, une publication
avec Gupta. Tous émettent eux aussi des réserves,
des inquiétudes. "À la dixième
lettre, j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond".
De l'étonnement, M. Janvier passe à la suspicion.
Et il n'est pas le seul. Au début des années
80, la rumeur s'amplifie parmi les paléontologues
: considérés dix ans plus tôt comme
l'un des principaux spécialiste de l'Himalaya, Gupta
perd son crédit international, et bon nombre de chercheurs
refusent désormais, non seulement de collaborer avec
lui, mais encore de tenir compte de ses publications. Les
choses en seraient probablement restées là
si Talent, bon connaisseur de la géologie himalayenne,
ne s'était décidé à dénoncer
le scandale.
La
loi du milieu
Autre élément ayant joué
en faveur de Gupta : les règles déontologiques
du milieu scientifique, qui interdisent aux chercheurs de
mettre en doute, à priori, la véracité
des dires d'un collaborateur. "Je n'ai pas été
assez prudent, mais cela est facile à dire après
coup", souligne Gary Webster, paléontologue
à l'université américaine de Washington
et coauteur avec le géologue indien de neuf publications.
"Toute étude paléontologique est basée
sur une confiance implicite dans l'origine des données
de base", renchérit Janvier.
On peut, en
revanche, s'étonner de découvrir que nombre
de spécialiste de l'Himalya, qui reconnaissent aujourd'hui
avoir soupçonné depuis plusieurs années
les pratiques plus que douteuses de leur collègue,
n'aient pas jugé utile d'en avertir plus tôt
l'ensemble de la communauté scientifique.
La dénonciation ouverte,
certes, n'est pas une pratique courante de la profession,
et les paléontologues avaient sans doute suffisamment
de fossiles en tête pour ne pas se plonger dans la
bibliographie exhaustive de Gupta. Il n'empêche :
outre les nouvelles "victimes" que ce dernier
a pu continuer de duper, la "loi du milieu" a
sans doute ainsi contribué à transformer la
géologie du Toit du monde en un inextricable réseau
de contradictions, dont cette discipline mettra longtemps
à se remettre.
Dans la revue
"La Recherche" de juillet-août 89, on écrivait
"La science cependant ne sort pas grandie de cet épisode.
On peut s'étonner, en particulier, que les spécialistes
de l'Himalaya, qui étaint au courant de la fraude
n'aient pas jugé bon d'alerter l'ensemble de la communauté
scientifique et aient laissé Gupta faire de nouvelles
victimes."
Pourquoi?
Aujourd'hui,
une question demeure : Quel bénéfice Gupta
tirait-il de telles pratiques? pourquoi ce chercheur a-t-il
trompé délibérément ses collègues?
Pas pour de l'argent. Ses fraudes ne lui ont pas rapporté
un centime. Mais sans doute pour le pouvoir. Un pouvoir
local, d'abord, puisqu'il incarnait à Chandigarh,
le scientifique exemplaire qui s'est fait un nom à
l'étranger. Un pouvoir international, ensuite, auprès
de ses pairs. Pendant des années, ils ont invité
- au détriment d'autres chercheurs indiens - cet
homme qui publiait à tours de bras dans des congrès
les plus importants.
Peut-être simplement
de la considération pour le nombre de ses publications
et ses collaborations parfois prestigieuses, de temps en
temps des invitations à des congrès ou des
bourses pour des visites à l'étranger et,
par là, un pouvoir assez important dans la communauté
scientifique indienne. Ce pouvoir n'est pas disparu car
en février 92, l'université redonnait son
poste à Gupta.
En
plus des ammonoïdes, Gupta affirme avoir trouvé
des conodonts, - petits fossiles qui servent de repères
chronologiques -vestiges coniques qui sont en fait des mâchoires
de vers segmentés qui vivaient il y a 360 millions
d'années.
Comment se fait-il qu'autant
de matrériel d'origine suspecte a survécu
à l'examen du monde scientifique si longtemps?
How, for instance, have
so many biostratigraphically and paleobiogeographically
unlikely conodont-ammonoid, brachiopod-brachiopod and conodont-conodont
associations slipped through the refereeing process? (Nature,
20 april, 1989, p. 615)
At first sight it might
appear that a whole circus of exotica - mainly invertebrate-
was let loose and fossilized seriatim in the palaeozoic
and mesozoic sequences of the Himalayas.
Coquille
de mollusque fossilisée
Les conodonts ne sont pas des fossiles spectaculaires;
Ce sont des slivers de roche microscopiques, ressemblant
à une dent, qu'on trouve dans les roches âgées
de 200 à 600 millions d'années. Mais ce sont
des fossiles particulièrement utiles. La découverte
d'un type particulier de conodont permet à un paléontologue
de dater, avec beaucoup d'exactitude, la roche où
le conodont a été trouvé. Une chose
est certaine, les conodonts qu'on ne trouve qu'en Amérique
ne devraient pas se retrouvés dan l'Himalaya. Or
Gupta a publié des articles scientifiques dans lesquels
des conodonts identiques à ceux de Amsdell Creek
dans l'État de New York ont été trouvés
par lui aux Indes et au Népal dans des roches d'âge
varié.
Une avalanche de fausses informations.

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