
 
L'affaire Breuning:
Un
scientifique trop ambitieux
par
Claude Marcil
Le
météore
34 ans, le psychologue Stephen Breuning était l'étoile
montante dans cette petite partie du ciel scientifique occupée
par les chercheurs en déficience mentale. En effet,
il s'attaquait, avec succès, et à la grande
joie de plusieurs chercheurs, à un des joyaux de
l'arsenal pharmaceutique, les neuroleptiques, une famille
de tranquillisants.
Véritables camisoles
de force chimique, ces antipsychotiques étaient utilisées
par les institutions pour déficients mentaux depuis
la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour calmer
leurs patients violents, auto-destructeurs et qui, par exemple,
se frappaient la tête contre les murs. Mais leur utilisation
prolongée avait un effet secondaire troublant, un
spasme appelé diskinesie tardive. La plupart
du temps ce n'était pas grave, une langue ou un bras
qui s'agitait; mais dans certains cas, rares, les spasmes
pouvaient être fatals; les muscles de la poitrine
se contractaient et suffoquaient le patient. Certains chercheurs
remettaient de plus en plus en question l'ut
ilisation des neuroleptiques,
mais ils ne voyaient pas d'autres solutions.
Au début des années
80, alors que de 30% à 50% des patients agressifs
étaient encore traités avec des drogues comme
l'haloperidol ou la chlorpro mazine, le jeune
Breuning lance une bombe scientifique:
il faut traiter ces patients non pas avec des neuroleptiques,
mais avec leur exact opposé, les stimulants.
Docteur en psychologie de l'Illinois
Institute of Technology en 1977, Breuning avait ensuite
travaillé au Oakdale Regional center for developmental
Disabilities puis au Centre régional de santé
mentale de Coldwater au Michigan. Depuis 1981, il était
professeur à l'Université de Pittsburgh.
En 1982, Breuning avait écrit
avec Alan Poling de l'Université Western Michigan,
"Drugs and the Mentally Retarded" devenu le livre de référence
pour la m
édication des déficients
mentaux agressifs et dans lequel il documentait amplement
les effets nocifs des neuroleptiques. Un an plus tard, Breuning
affirme, recherches à l'appui, que les stimulants
comme le ritalin ou la dexedrine, sont plus efficaces et
produisent moins d'effets
secondaires que les neuroleptiques. De plus, ses recherches
prouvaient que le quotient intellectuel
des patients privés de ces drogues doublait mira
culeusement et que les symptomes
de sevrage duraient à peine 16 semaines soit beaucoup
moins que ce que l'on croyait. De telles recherches lui
valaient l'admiration non seulement de ses collègues
de l'Université de Pittsburgh mais de partout au
pays. S'il avait raison, les neuroleptiques pourraient être
abandonnés.
Robert
Sprague fait enquête
Pourtant, le
psychologue Robert Sprague, directeur de l'Institute for
Child Behavior and Development à l'université
d'Illinois, était troublé par les recherches
de Breuning.
Sprague étudiait depuis
quinze ans les effets des neuroleptiques sur les enfants
déficients mentaux et hyperactifs. Il savait parfaitement
qu'évaluer l'étendue de la dyskinésie
tardive laissait beaucoup de place à l'erreur humaine.
En effet, des
infirmières évaluaient indépendamment
des douzaines de patients et graduaient ensuite sur une
échelle de un à quatre la sévérité
de trente-quatre mouvements différents: du tapage
de pieds jusqu'aux langues qui 'agitent. Durant ces évaluations,
les infirmières travaillant pour prague étaient
d'accord à 80%.
Mais
en septembre 1983, alors qu'il visitait le laboratoire de
Breuning, une assistante lui révéla qu'ils
obtenaient 100% d'accord. ´J'ai manqué tomber
de ma chaise.ª avoua Sprague. Il est impossible d'obtenir
un agrément parfait, 100%- quand les évaluateurs
doivent porter des jugements sur des mouvements complexes.
Sprague n'était pas troublé seulement par
les résultats mais aussi parce que Brening était
aussi un ami.
Sprague
confronte Breuning
Sprague avait rencontré Breuning durant l'été
de 1979. Les deux hommes étaient très différents.
Sprague était plus âgé, discret et avait
horreur des conflits. Breuning, au contraire était
agressif et n'aimait pas passer inaperçu. Malgré,
ou à cause de ces différences, le mentor patient
et l'apprenti passionné s'entendirent aussitôt.
Sprague allait souvent visiter Breuning chez lui et le conduisait
à diverses conventions. ´Breuning était
brillant et je voulais qu'il travaille pour moi.ª Le
Centre de Coldwater, où Breuning travaillait avec
une équipe de jeunes psychologues lui semblait un
endroit idéal pour ses expériences sur la
médication des déficients mentaux.
Aussi, Sprague grâce
à sa bourse de recherche sous-contracta à
Breuning l'évaluation des patients de Coldwater.
En octobre 80 Sprague l'invita a parler à une réunion
de Kalamazoo. Breuning y présenta le rapport préliminaire
d'une étude colossale ( comprenant pas moins de 15
000 sujets) sur la prévalence de l'utilisation de
médicaments psychotropes parmi les déficients
mentaux en institution. Sprague fut estomaqué par
l'ampleur de l'étude et les résultats très
concluants. Comme il devait l'écrire: ´Mon enthousiasme
devant les résultats avait affaibli l'attitude
critique qui doit toujours être maintenue en science.ª
En décembre 1980, Breuning
quitta Coldwater pour devenir assistant-professeur à
l'Université de Pittsburgh en Pennsylvanie. Mais
leur collaboration professionnelle continua.Tout en faisant
des recherches pour Sprague, Breuning obtenait une première
bourse du National Institutes of Mental Health, pour étudier
les effets des stimulants sur les déficients mentaux.
Rapidement, Breuning devenait Le spécialiste de la
médication des déficients mentaux. Entre 1980
et 1983, Breuning écrivit vingt-quatre articles scientifiques
sur les neuroleptiques et sujets connexes, pas moins d'un
tiers de toute la littérature sur la psychopharmacologie
des déficients mentaux publié durant cette
période. La plupart des chiffres de Breuning étaient
bons, trop bons, en fait, "perfection" était le meilleur
terme pour caractériser ses travaux.
Les
faits sont confirmés
Durant l'automne 83, Breuning envoya à Sprague
le résumé d'une communication qu'il devait
présenter avec le professeur Thomas Gualtieri de
l'Université de la Caroline du Nord à la réunion
de l'American College of Neuropsychopharmacology. Le résumé
décrivait un suivi de l'étude dans laquelle
des patients de Coldwater - et de Caroline du Nord- avaient
été suivis pour la diskynésie tardive
une fois privés de neuroleptiques. Sprague sursauta;
dans le résumé, Breuning disait avoir suivi
des patients de Coldwater pendant deux ans. Or, Sprague
savait qu'à ce moment Breuning était à
des centaines de milles de distance, à l'université
de Pittsburgh.
Sprague vérifia aussitôt
avec Neal Davidson, responsable de la psychologie à
Coldwater, qui n'avait jamais entendu parler de cette étude.
Sprague n'était pas
le seul chercheur à avoir des doutes. Thomas Gualtieri
qui avait co-signé des articles avec Breuning avait
remarqué les mêmes écarts. Gualtieri
se rappela que la première fois qu'il avait rencontré
B il avait pensé "Je suis en présence d'un
génie ou d'un fraudeur." Il y avait de quoi; en trois
ans, Breuning s'était acquis une réputation
qui prend normalement entre dix et quinze ans.
Cet incident, plus la vantardise
de l'assistante de Breuning sur ses 100% d'accord, un impossibilité
virtuelle, poussa Sprague à se pencher plus attentivement
sur les travaux de son ami. Un après-midi de l'automne
de 1983, Sprague s'assit dans son bureau et se mis à
étudier les quatre dernières années
de recherches de Breuning. Il revisa ses publications y
compris son progress report sur la bourse qu'il avait
obtenu du NIMH. Quelque part, parmi les graphiques, les
chiffres, les dates et les études de cas, Sprague
soupçonnait qu'il y avait de la fraude.
Les recherches de Breuning
s'écroulaient dès qu'on les examinait de près.
Comme Sprague regardait s'accumuler les preuves, son coeur
sombra. ´soupconner quelqu'un dans lequel vous avez
investi: amitié émotions, argent, est écrasantª.
Le matin du 4 décembre, Sprague appela Breuning et
l'accusa. ´ Dis moi ce qui s'est passé ª
demanda-t-il. Au début, Breuning ne put parler, puis
il bégaya quelques phrases et accepta de remettre
à Sprague les données brutes sur les recherches
menées à Coldwater. Breuning ne put produire
qu'une fraction des rapports des examens des patients et
qui, selon Sprague: ´ semblaient avoir été
fait pendant la nuit.ª ´ Comment as-tu pu conduire
ces examensª demanda Sprague. ´Je l'ignoreª
répondit Breuning. Normalement, Sprague aurait dû
laisser tomber; il n'était pas du genre agressif,
évitait les conflits. Et il y avait le problème
de dénoncer un collègue et ami.
Les
vrais motifs de Sprague
Mais Sprague avait des motifs cachés. D'abord,
il s'occupait souvent à titre personnel de déficients
mentaux. De plus sa femme, diabétique depuis 28 ans,
agonisait lentement d'insuffisance rénale. ´
Ma femme dépend entièrement des médicaments
pour rester en vieª devait-il expliquer plus tard.
´ J'aurais été furieux, livide en fait,
si quelqu'un avait triché sur la recherche justifiant
ses médicaments et lui avait nui.ª En effet,
la plupart des fraudeurs scientifiques affectaient seulement
les recherches d'autres scientifiques lancés sur
de fausses pistes; Breuning, lui, influencait directement
non seulement le traitement des déficients mentaux
dans les institutions mais même la politique de certains
États américains. Ainsi, le Connecticut avait
changé ses pratiques de médication pour être
en accord avec les découvertes de Breuning.
Le 20 décembre 83, à
52 ans, Sprague fit le geste le plus courageux de sa vie.
Il placa une feuille de papier dans sa machine à
écrire et envoya une lettre de dix pages au NIMH
l'agence gouvernmentale qui avait subventionné Breuning.
Avec l'accusation dans le courrier,
Sprague, la conscience en paix, pensait que sa tâche
était accomplie, qu'il pouvait désormais relaxer
et laisser l'agence fédérale faire son travail.
Il était naïf.
Au début, l'agence agit
promptement. Elle envoya aussitôt une directive à
l'Université de Pittsburgh, lui demandant de faire
enquête. Mais la directive était incomplète.
Sprague avait informé l'agence de trois cas possibles
de fraude. Le NIMH demanda à l'université
de faire enquête sur deux cas. Et l'université
n'enquêta que sur un seul, celui qui s'était
passé au Michigan, loin de l'Université.
Toutefois, ce cas unique fut
suffisant. Breuning s'effondra devant le comité d'enquête
de l'université et admit avoir falsifié ses
chiffres. En mars il démissionna discrètement.
Puis, durant l'été 84, l'université
informa le NIMH qu'elle ne voyait aucun motif d'enquêter
sur les recherches que Breuning avait effectuées
à l'université même. Normalement, les
choses en seraient restées là.
Mais Sprague voulait absolument
que la fraude soit connue de la petite poignée de
chercheurs spécialisés dans la médication
des déficients mentaux qui citaient encore Breuning
et supprimaient les neuroleptiques à leurs patients.
Il espérait donc que le NIMH, armé de la confession
de Breuning, allait accélérer son enquête
et vérifier les deux autres cas de fraude. Mais l'agence
se traîna les pieds. Elle attendit un bon mois et
demi avant même de reconnaître que l'Université
de Pittsburgh n'avait pas mené une enquête
complète et fit même enquête sur Sprague!
Ce n'est qu'en janvier 85 qu'elle forma son propre comité
et commenca, très très lentement, sa propre
enquête sur les deux cas que l'université avait
négligé.
Des
conséquences pour Breuning... et Sprague
Entretemps, Breuning poursuivait ses recherches
comme si de rien n'était et ses collègues
se fiaient toujours à ses publications. Indigné,
Sprague, déjà menacé de poursuites
judiciaires par l'Université de Pittsburgh, écrivit
une lettre enragée à la revue Science. Celle-ci
attentit de longs mois et ce n'est que devant la possibilité
que l'histoire soit reprise par une revue scientifique concurrente,
qu'elle publia un article sur l'affaire Breuning. Finalement
le 28 avril 1987, trois ans et demi après la première
dénonciation de Spraque, un comité de cinq
scientifiques du NIMH rendit son verdict. Le rapport de
32 pages était dévastateur. Pendant la période
allant du milieu des années 70 jusqu'à sa
démission de l'université en 1984, Breuning
s'était ´ volontairement, en toute connaissance
de cause et de façon répétitive engagé
dans des pratiques mensongères et trompeuses"
Le comité s'était par exemple penché
sur le livre de Breuning "Drugs and the Mentally Retarded"
et particulièrement sur le chapitre dans lequel Breuning
rapportait avoir envoyé un questionnaire de deux
pages visant 15 000 déficients mentaux et avoir reçu
des réponses sur le traitement et la condition de
3496 patients. Le comité, avait observé qu'une
telle recherche avait forcément demandé un
effort soutenu de plusieurs personnes et aurait dû
produire 6992 pages d'informations. Interrogé, Breuning
ne put produire aucune documentation et ne nomma qu'une
seule collaboratrice laquelle déclara devant le comité
n'avoir jamais entendu parler de cette recherche. D'autres
expériences, tout aussi méticuleusement expliquées,
n'avaient jamais eu lieu. Ainsi Breuning avait signé
un article analysant les données sur 10 jeunes adultes
déficients mentaux apparemment réunis alors
qu'il travaillait au Oakdale Regional Center for Development
Disabilities à Lapeer, Michigan. Mais selon les autorités
d'Oakdale, les seuls sujets que Breuning était alors
officiellement autorisés à étudier
étaient les poissons rouges et les rats. Dans d'autres
cas encore, il ne pouvait dire où et quand les expériences
avaient eu lieu.
Au passage, le comité
blâma l'université pour sa négligence
à faire une enquête approfondie et encore uniquement
après le départ de Breuning. Le comité
déplorait également l'influence de ce dernier
sur la façon dont les déficients mentaux profonds
étaient traités avec des médicaments
et changé les politiques sociales de certains États
pour traiter les déficients. Conclusions unanimes
du panel:´ Sur la base de tous ces faits, le Dr. Stephen
Breuning s'est engagé dans une mauvaise conduite
scientifique sérieuse. ªLe comité recommanda
d'interdire à Breuning toute subvention pendant dix
ans et remettait le dossier au ministère de la Justice
en souhaitant qu'il porte des accusations criminelles contre
Breuning. Ce dernier niait toujours avoir falsifié
quoi que ce soit et continuait à soutenir les résultats
de ses recherches.
Depuis 17 ans, Sprague, dont
la réputation était impeccable et qui était
toujours endossé par ses collègues avait l'habitude
de voir ses demandes de bourse acceptées rapidement.
En 87, il apprend que, pour la première fois, le
NIMH refuse de renouveler sa bourse. Sans jamais lui dire
ce qui clochait, l'agence se traîne les pieds et ne
lui accorde finalement que 10% de ce qu'il avait demandé
et pour une année seulement. Entretemps, Breuning
obtient un poste de directeur des services psychologiques
et du traitement du comportement au Polk Center, la plus
grande institution de l'État de Pennsylvanie pour
les déficients mentaux.
En avril 88, le département
de la Justice portait des accusations criminelles contre
Breuning. Il était accusé d'avoir falsifié
les recherches qui lui avaient permis d'obtenir une bourse
de 200 000 dollars du NIMH alors qu'il était à
l'université de Pittsburgh. Pour la première
fois, le gouvernement envoyait un message clair aux fraudeurs
scientifiques, du moins ceux dans le domaine médical.
Breuning risquait 15 ans de
prison. L'accusation et la défense firent un compromis.
Le gouvernement laissa tomber l'accusation d'avoir nui à
l'enquête du NIMH, mais en échange, le 19 septembre,
devant une cour fédérale à Baltimore,
Breuning plaidait coupable à l'accusation d'avoir
falsifié ses recherches.
Le 12 novembre Breuning, ayant
perdu son poste à Polk et désormais propriétaire
d'un magasin d'appareils audios, était condamné
à 60 jours de maison de transition, 250 heures de
travaux communautaires et cinq ans de probation pendant
lesquelles il devait s'abstenir de toute recherche dans
le domaine psychologique. De plus il devait rembourser 11,352
dollars. Pour la première fois, un chercheur était
condamné pour fraude scientifique.
Mais...
pourquoi?
Plusieurs scientifiques se sont interrogés
sur les motifs de Breuning. Ce n'était pas pour l'argent
car il n'avait pas profité personnellement des bourses
entièrement utilisées pour ses recherches.
Certains ont suggéré que le jeune professeur
avait succombé aux pressions subies par quiconque
dépend trop des subventions et doit donc publier
des résultats fracassants. Mais d'autres scientifiques
croient plus simplement qu'il était trop ambitieux.
Sprague, pour sa part, présume que c'étaient
"les désirs humains habituels: pouvoir, prestige,
argent, honneurs. Les mêmes raisons qui font que certaisn
fraudent les banques, trichent sur les contrats de la défense
ou trichent à Wall Street."
Sprague déclare qu'il
n'est jamais heureux de voir une tragédie personnelle
chez un individu. Mais ´ ce qu'il a fait est sérieux.
La recherche scientifique sur les médications psychotropiques
n'est pas un jeu académique. Elle influence directement
les vies et le bien-être de dizaines de milliers de
déficients mentaux, des personnes totalement vulnérables;
je ne pense pas que la société avait d'autres
options. "En mémoire de ma femme, je vais continuer
cette lutte jusqu'à ce que le système change
et qu'on agisse avec la vitesse et l'équité
approprié lorsqu'on s'occupe de pratiques douteuses
dans la recherche médicale."

|