par Jean-Sébastien
Marsan
4. Le démantèlement
d'un rêve (2000-2001)
Rogers Communications, géant du
câble dans l'ouest du Canada, annonce le 7 février
2000 qu'il offre 5,6 milliards$ pour Vidéotron
et ses actifs, incluant Netgraphe mais à l'exception
de TVA. Si la transaction se réalise, Rogers contrôlera
27% de Netgraphe. L'entreprise familiale Vidéotron,
troisième câblodistributeur canadien et premier
au Québec, pourrait donc se marier au géant
canadien du câble.
Le 24 mars 2000, la Caisse de dépôt
et placement du Québec s'allie à Quebecor
pour déposer une contre-offre de 5,9 milliards$
en actions pour l'ensemble des activités de Vidéotron,
y compris TVA et Netgraphe. L'investissement de la Caisse
est de 2,2 milliards$, le plus important de son histoire.
La Caisse, qui a lourdement investi dans
Vidéotron à sa naissance au début
des années 80, ne veut pas voir le plus important
câblo québécois passer aux mains du
Canadien Rogers. Loin de se préoccuper de la concentration
de la moitié des médias québécois
francophones les plus populaires dans les mains d'un seul
conglomérat, le premier ministre Lucien Bouchard
et le ministre des Finances Bernard Landry se réjouissent
ouvertement de participer à la naissance d'un titan
de la communications. "Du Québec Inc. cheap!",
s'insurge un dirigeant de Netgraphe.
Netgraphe est au coeur de cette lutte
pour Vidéotron. Pierre Karl Péladeau, obnubilé
par AOL-Time Warner, veut créer un Quebecor Média
qui marierait le "contenu" (ses journaux et
magazines, ses télévisions TVA et TQS, son
portail Canoë) au "tuyau" Vidéotron,
avec Internet comme fenêtre. Imaginez la force de
frappe de Canoë-InfiniT.com-La Toile
du Québec. Le Conseil de la radiodiffusion
et des télécommunications canadiennes (CRTC)
ne réglemente pas Internet (l'organisme gouvernemental
y a renoncé en mai 1999), ce qui permet à
Quebecor de procéder rapidement sur ce front.
Chez Netgraphe, plusieurs confient tout
bas qu'ils n'ont aucune envie de bosser à la gloire
de Pierre Karl Péladeau. La recherche d'emploi
envahit le temps de travail d'un nombre croissant d'employés.
Le 9 août, Quebecor revient à
la charge avec une offre de 4,9 milliards$ en espèces
pour l'achat de Vidéotron. Le 13 septembre, le
conseil d'administration de Vidéotron et, surtout,
la famille Chagnon qui le contrôle, acceptent l'offre
de Quebecor et de la Caisse de dépôt. Les
dés sont jetés. C'est un Pierre Karl
Péladeau rayonnant qui s'offre, un après-midi,
une visite à l'improviste des bureaux de Netgraphe,
avenue McGill College.
Le 22 novembre, Quebecor affirme vouloir
"bénéficier rapidement de la synergie
Internet entre Quebecor Média, Vidéotron
et TVA", dixit un communiqué en langue de
bois corporative. Autrement dit, un ménage aux
plus hauts échelons de Netgraphe, y compris les
fondateurs. Pierre Simon se "fait démissionner"
Quebecor rachète ses actions. Normand Drolet,
président et chef de la direction de Netgraphe,
démissionne, mais il demeure administrateur de
la société. Marc Copti (président
de Netgraphe International) et Yves Williams (vice-président
de La Toile du Québec) perdent leur siège
au conseil d'administration.
Quebecor nomme une nouvelle présidente
du conseil de Netgraphe, Monique Leroux, première
vice-présidente exécutive et chef de l'exploitation
de Quebecor, ancienne numéro un de la Banque Royale
au Québec. Elle tente de rassurer les salariés
et promet qu'au plus tard le 31 janvier 2001, Quebecor
Média proposera une transaction pour fusionner
les opérations de Netgraphe et de Canoë.
Comme si ce n'était pas assez,
Netgraphe révèle le 12 décembre 2000
qu'il renégocie l'alliance projetée avec
9 Telecom, filiale française de Telecom Italia,
pour cause de "changements d'actionnaires ou de partenaires
de part et d'autre". En fait, le projet de portail
européen est largement abandonné. De cette
incursion en France il ne reste qu'une entente de principe
avec 9 Telecom pour l'utilisation, sur son portail Mageos
(www.mageos.com), de l'annuaire, des guides et du moteur
de recherche de La Toile du Québec
version France.
En décembre 2000, les démissions
se multiplient au sein de Netgraphe. Au party de Noël,
des employés chantent en choeur Un beau grand
bateau de Gerry Boulet (et son refrain "Vous
m'avez monté un beau grand bateau"...).
Un problème qui n'en avait jamais
été un jusque-là est devenu manifeste:
le caractère individualiste des artisans de Netgraphe,
habitués de négocier salaires et conditions
de travail en tête-à-tête avec leur
supérieur immédiat. Entrés dans le
bureau d'un patron pour remettre leur démission,
certains en ressortaient avec une augmentation de salaire...
La création d'un syndicat n'a donc jamais été
sérieusement envisagée. Les gestionnaires
de Netgraphe, pour leur part, planifiaient à court
terme, le nez collé sur des indicateurs et des
modes imprévisibles, et n'ont retenu les services
d'une directrice des ressources humaines que pendant quelques
mois.
Et personne, hormis les quatre fondateurs,
n'a eu le temps de devenir millionnaire avant l'effondrement
boursier: les employés ne pouvaient vendre la totalité
de leurs actions et lever toutes leurs options d'achat
qu'après quatre années de service pour l'entreprise.
En cas de mise à pied ou de démission avant
ce terme de quatre ans, l'employé perdait la majeure
partie de ses options et actions.
Les mises à pied s'amorcent
en février 2001. Obsédé par la réduction
des coûts d'une entreprise qui, juste avant Noël,
n'avait plus de quoi payer les salaires, Quebecor charcute
le seul capital qui reste à Netgraphe: ses employés.
De difficile, l'ambiance de travail devient morose. Les
premiers burn-out font leur apparition. Pendant
quelques semaines, l'intranet de Netgraphe est bourré
de messages agressifs de la part des salariés,
à un point tel que les patrons songent à
le fermer.
Le 23 avril 2001, Multimédium
perd son rédacteur en chef; les jours du cyberquotidien
sont comptés. Prochaine étape: la fusion
des portails InfiniT.com/Canoë.
À force de coupures et de départs,
peut-être en reviendra-t-on, ô ironie, au
point de départ: le répertoire La Toile
du Québec, qui avait suscité tant d'espoirs
et de convoitises...

Une chronique en quatre
temps:
1. Le temps
des pionniers (1995-1998)
2. Les sirènes de la
Bourse (1999-2000)
3. Fusions et acquisitions
(1999-2000)
4. Le démantèlement d'un rêve (2000-2001)
Pour en savoir plus:
Le
site corporatif de Netgraphe
Reportage
sur Netgraphe, émission Branché de
Radio-Canada (mars 2000)
"Quebecor,
nouvel empire du multimédia" (Multimédium,
13 septembre 2000)
Documents
déposés devant le CRTC par Quebecor