L'événement de la semaine.


Pour tout trouver
sur Internet!


Tous les médias
en un clin d'oeil!


Nos nouvelles brèves
  
  


Notre chronique de
vulgarisation scientifique!



Plus de 1500 questions





Hommage à...
Le monde delon GOLDSTYN
La science ne vous interesse pas?
Dossiers
Promenades




Pour revenir au sommaire de cette série


NETGRAPHE
1996-2001

VIE ET MORT D'UN COUP DE VENT

 

par Jean-Sébastien Marsan


4. Le démantèlement d'un rêve (2000-2001)

Rogers Communications, géant du câble dans l'ouest du Canada, annonce le 7 février 2000 qu'il offre 5,6 milliards$ pour Vidéotron et ses actifs, incluant Netgraphe mais à l'exception de TVA. Si la transaction se réalise, Rogers contrôlera 27% de Netgraphe. L'entreprise familiale Vidéotron, troisième câblodistributeur canadien et premier au Québec, pourrait donc se marier au géant canadien du câble.

Le 24 mars 2000, la Caisse de dépôt et placement du Québec s'allie à Quebecor pour déposer une contre-offre de 5,9 milliards$ en actions pour l'ensemble des activités de Vidéotron, y compris TVA et Netgraphe. L'investissement de la Caisse est de 2,2 milliards$, le plus important de son histoire.

La Caisse, qui a lourdement investi dans Vidéotron à sa naissance au début des années 80, ne veut pas voir le plus important câblo québécois passer aux mains du Canadien Rogers. Loin de se préoccuper de la concentration de la moitié des médias québécois francophones les plus populaires dans les mains d'un seul conglomérat, le premier ministre Lucien Bouchard et le ministre des Finances Bernard Landry se réjouissent ouvertement de participer à la naissance d'un titan de la communications. "Du Québec Inc. cheap!", s'insurge un dirigeant de Netgraphe.

Netgraphe est au coeur de cette lutte pour Vidéotron. Pierre Karl Péladeau, obnubilé par AOL-Time Warner, veut créer un Quebecor Média qui marierait le "contenu" (ses journaux et magazines, ses télévisions TVA et TQS, son portail Canoë) au "tuyau" Vidéotron, avec Internet comme fenêtre. Imaginez la force de frappe de Canoë-InfiniT.com-La Toile du Québec. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) ne réglemente pas Internet (l'organisme gouvernemental y a renoncé en mai 1999), ce qui permet à Quebecor de procéder rapidement sur ce front.

Chez Netgraphe, plusieurs confient tout bas qu'ils n'ont aucune envie de bosser à la gloire de Pierre Karl Péladeau. La recherche d'emploi envahit le temps de travail d'un nombre croissant d'employés.

Le 9 août, Quebecor revient à la charge avec une offre de 4,9 milliards$ en espèces pour l'achat de Vidéotron. Le 13 septembre, le conseil d'administration de Vidéotron et, surtout, la famille Chagnon qui le contrôle, acceptent l'offre de Quebecor et de la Caisse de dépôt. Les dés sont jetés. C'est un Pierre Karl Péladeau rayonnant qui s'offre, un après-midi, une visite à l'improviste des bureaux de Netgraphe, avenue McGill College.

Le 22 novembre, Quebecor affirme vouloir "bénéficier rapidement de la synergie Internet entre Quebecor Média, Vidéotron et TVA", dixit un communiqué en langue de bois corporative. Autrement dit, un ménage aux plus hauts échelons de Netgraphe, y compris les fondateurs. Pierre Simon se "fait démissionner" – Quebecor rachète ses actions. Normand Drolet, président et chef de la direction de Netgraphe, démissionne, mais il demeure administrateur de la société. Marc Copti (président de Netgraphe International) et Yves Williams (vice-président de La Toile du Québec) perdent leur siège au conseil d'administration.

Quebecor nomme une nouvelle présidente du conseil de Netgraphe, Monique Leroux, première vice-présidente exécutive et chef de l'exploitation de Quebecor, ancienne numéro un de la Banque Royale au Québec. Elle tente de rassurer les salariés et promet qu'au plus tard le 31 janvier 2001, Quebecor Média proposera une transaction pour fusionner les opérations de Netgraphe et de Canoë.

Comme si ce n'était pas assez, Netgraphe révèle le 12 décembre 2000 qu'il renégocie l'alliance projetée avec 9 Telecom, filiale française de Telecom Italia, pour cause de "changements d'actionnaires ou de partenaires de part et d'autre". En fait, le projet de portail européen est largement abandonné. De cette incursion en France il ne reste qu'une entente de principe avec 9 Telecom pour l'utilisation, sur son portail Mageos (www.mageos.com), de l'annuaire, des guides et du moteur de recherche de La Toile du Québec version France.

En décembre 2000, les démissions se multiplient au sein de Netgraphe. Au party de Noël, des employés chantent en choeur Un beau grand bateau de Gerry Boulet (et son refrain "Vous m'avez monté un beau grand bateau"...).

Un problème qui n'en avait jamais été un jusque-là est devenu manifeste: le caractère individualiste des artisans de Netgraphe, habitués de négocier salaires et conditions de travail en tête-à-tête avec leur supérieur immédiat. Entrés dans le bureau d'un patron pour remettre leur démission, certains en ressortaient avec une augmentation de salaire... La création d'un syndicat n'a donc jamais été sérieusement envisagée. Les gestionnaires de Netgraphe, pour leur part, planifiaient à court terme, le nez collé sur des indicateurs et des modes imprévisibles, et n'ont retenu les services d'une directrice des ressources humaines que pendant quelques mois.

Et personne, hormis les quatre fondateurs, n'a eu le temps de devenir millionnaire avant l'effondrement boursier: les employés ne pouvaient vendre la totalité de leurs actions et lever toutes leurs options d'achat… qu'après quatre années de service pour l'entreprise. En cas de mise à pied ou de démission avant ce terme de quatre ans, l'employé perdait la majeure partie de ses options et actions.

Les mises à pied s'amorcent en février 2001. Obsédé par la réduction des coûts d'une entreprise qui, juste avant Noël, n'avait plus de quoi payer les salaires, Quebecor charcute le seul capital qui reste à Netgraphe: ses employés. De difficile, l'ambiance de travail devient morose. Les premiers burn-out font leur apparition. Pendant quelques semaines, l'intranet de Netgraphe est bourré de messages agressifs de la part des salariés, à un point tel que les patrons songent à le fermer.

Le 23 avril 2001, Multimédium perd son rédacteur en chef; les jours du cyberquotidien sont comptés. Prochaine étape: la fusion des portails InfiniT.com/Canoë.

À force de coupures et de départs, peut-être en reviendra-t-on, ô ironie, au point de départ: le répertoire La Toile du Québec, qui avait suscité tant d'espoirs et de convoitises...


 

Une chronique en quatre temps:

1. Le temps des pionniers (1995-1998)
2. Les sirènes de la Bourse (1999-2000)
3. Fusions et acquisitions (1999-2000)
4. Le démantèlement d'un rêve (2000-2001)

Pour en savoir plus:

Le site corporatif de Netgraphe

Reportage sur Netgraphe, émission Branché de Radio-Canada (mars 2000)

"Quebecor, nouvel empire du multimédia" (Multimédium, 13 septembre 2000)

Documents déposés devant le CRTC par Quebecor

 

Cette chronique a été mise en ligne le 21 mai 2001.

Jean-Sébastien Marsan (jsm@mlink.net), a été journaliste chez Netgraphe de juin 1998 à février 2001.