Bien sûr, quelques singes connaissent ce lien privilégié entre mâle et femelle durant toute leur vie –par exemple, les gibbons qui vivent en couple isolés de leurs congénères. Mais seul l’homme pouvait donner à cette union toute sa dimension culturelle et d’alliance.

Bernard Chapais, anthropologue à l’Université de Montréal, revisitera son récent ouvrage Primeval Kinship: How Pair-Bonding gave Birth to the Human Society lors d’une prochaine conférence au Cœur des sciences de Montréal.

Agence Science-Presse (ASP) — D’où vient votre intérêt pour les primates?

Bernard Chapais (BC) — Il date de plus de 30 ans et provient au départ de mon intérêt pour l’évolution humaine. Le primate est le meilleur «outil» pour comprendre l’évolution des comportements humains et des rapports sociaux. On ne peut pas appréhender cette évolution en analysant des fossiles. En observant ces primates, nous sommes capables de voir les principes généraux qui dirigeaient nos ancêtres –la parenté, l’évitement de l’inceste, etc. Un peu comme la main du singe parle de notre propre main. Mais il ne faut pas mettre tous les primates dans le même sac: nous sommes éloignés des lémuriens, mais proches des grands singes –orangs-outans et chimpanzé – sur le plan des comportements et des rapports sociaux.

ASP — Les primates possèdent-ils des rapports sociaux voisins des nôtres?

BC — Il y a une grande proximité entre eux et nous. Nous avons beaucoup de points communs au point de vue des comportements avec les grands singes: les rapports mère-enfant, les jeux, les rapports sexuels. Il y a bien sûr une question de degré de parenté, car chaque espèce de primates diffère. L’humain a évolué depuis 7 millions d’années depuis son origine simiesque, son cerveau a triplé de volume —par rapport à celui de son corps– il a évolué énormément sur le plan cognitif; tout cela affecte nos comportements. Nous avons des traits spécifiques qui n’appartiennent qu’à nous (le langage, des fonctions cognitives, etc.). On peut dire toutefois que nous sommes les héritiers de traits partagés qui appartiennent à l’histoire des comportements humains. Nous partageons par exemple, l’importance de la parenté qui structure nos rapports (mère-enfant, sœur, etc.) depuis un temps très ancien. Divers comportements, tels la toilette ou l’épouillage, et même l’entraide, proviennent de notre degré de parenté qui nous lie entre individus.

ASP — L’arrivée dans notre vie du couple a changé beaucoup de choses. Est-ce ce lien qui fait toute la différence entre nous et les primates?

BC — Le couple existe chez les primates, mais l’homme l’a réinventé. Le mariage, qui officialise le couple constitue une relation culturelle originale que nos ancêtres ne connaissaient pas. Il a transformé cette structure en la différenciant du groupe ou de la simple parenté. Le couple est devenu visible. Cela a eu un impact majeur en générant la pacification entre les groupes. La reconnaissance du couple a permis de diminuer les hostilités en introduisant une alliance entre les groupes –ce qui est fort original!— et les femmes en sont les grandes médiatrices.

ASP — Que nous dit le singe sur notre évolution, le thème central de votre conférence?

BC — Les gens qui assisteront à ma conférence croient à la théorie de l’évolution, ce sont des gens informés. Le but de cette conférence est d’expliquer en quoi les primates sont essentiels pour comprendre nos comportements humains. Il y a tellement de diversité culturelle, de groupes ethniques, que nous perdons de vue la structure commune cachée, le dénominateur commun de la nature humaine. C’est chez les primates que nous pouvons le déceler non pas dans l’univers humain.

ASP — Après votre laboratoire de primatologie comportementale, fondé à l’Université de Montréal, vous poursuivez maintenant des recherches plus théoriques. Sur quoi travaillez-vous?

BC — Mon nouvel objet de recherche porte sur la comparaison humains/primates. Je jette des ponts entre la primatologie et l’anthropologie socioculturelle. Et je vois des liens partout: si nous n’avions pas cet héritage des primates, il n’y aurait pas de compétition, d’altruisme, etc. L’homme a enrichi et modifié ces comportements. Bien sûr, notre société actuelle est très individualiste, mais les singes le sont aussi: ils ne s’occupent ni de leurs malades, ni de leurs aînés. L’humain a poussé la coopération à un niveau inégalé tout comme la compétition, pour laquelle il a façonné des outils (armes) ou des trouvailles cognitives (alliances). Mon prochain livre portera d’ailleurs sur ces «universaux» que nous partageons avec les primates dans cette continuité évolutive à laquelle nous appartenons.