Les Espagnols l'appelaient «Platina del Pinto». Un terme dont la traduction littérale, «petit argent de la rivière Pinto», dénote ses origines. Ce métal d'apparence similaire à l'argent avait été découvert à l'état natif dans les alluvions de ce cours d'eau de leurs possessions de Colombie.

Le platine est particulièrement résistant à la corrosion, ce qui justifie sa classification, un métal noble au même titre que l'or.* Cette propriété fait du platine un élément utilisé en chimie dans la fabrication d'électrodes. C’est ce qui nous amène à notre histoire.

En 1965, Barnett Rosenberg, un chercheur à l’Université de l’État du Michigan, étudiait les effets des courants électriques sur le développement de bactéries. Son but était de déterminer s'il était possible de stériliser des instruments médicaux de cette manière et, accessoirement, de préserver la nourriture.

Son choix de la bactérie E. coli pour ses expériences découlait du fait qu'elle est souvent la cause d'empoisonnements alimentaires. De plus, ces bactéries sont faciles à produire en laboratoire et se multiplient rapidement.

Pour les besoins de son expérience, Rosenberg plaça les bactéries dans des récipients transparents riches en éléments nutritifs. Après avoir attendu que la solution devienne turbide, indiquant une grande concentration de bactéries, Rosenberg y envoya une décharge électrique à partir d'une électrode au platine.

À sa grande satisfaction, il remarqua que la solution redevint complètement claire dans l'espace de deux heures. Ceci confirmait qu'un courant électrique avait un effet sur le développement de bactéries.

L'histoire aurait pu s'arrêter là, si Rosenberg n'avait pas décidé d'examiner les bactéries sous son microscope. À sa grande surprise, il put remarquer que non seulement les cellules avaient arrêté de se diviser, mais qu'elles s'étaient transformées pour former de longs filaments. Un résultat qui n'est pas normalement causé pas l'application d'un courant électrique.

Pour mieux comprendre la cause du phénomène, en bon scientifique, Rosenberg répéta la procédure en faisant varier les conditions expérimentales. Ceci l’amena à l'hypothèse que l'effet d'élongation des cellules n'était pas causé directement par le courant électrique, mais plutôt pas un phénomène d'électrolyse dont les produits avaient un effet sur la division des cellules.

Pour vérifier si cela était le cas, Rosenberg appliqua un courant électrique à une solution dont les bactéries étaient absentes. Ensuite, il transféra cette solution dans celle qui, elle, contenait les colonies d’E. coli. Sous ses conditions, les cellules arrêtaient à nouveau de se diviser et formaient les longs filaments caractéristiques. Quand l'expérience était répétée avec d'autres électrodes que celles faites de platine, aucun effet sur les cellules n’était observé. Ce qui indiquait que le composé actif était un dérivé du platine.

À cette jonction, se rendant compte du potentiel dans la lutte contre le cancer de composés qui bloquent la division de cellules, Rosenberg alerta les scientifiques du National Cancer Institute. Ce qui amena ces derniers, ainsi que d'autres groupes, à développer toute une série de composés aux propriétés anticancéreuses. Le plus connu est le cisplatine (voir l'image).

Le composé doit son nom à sa configuration cis où les deux substituants chlorés et les deux substituants azotés sont côte à côte dans une structure carrée. Il est intéressant de noter que non seulement le composé présentant la configuration trans (où les substituants identiques sont opposés dans la structure) n'a pas l'activité pharmacologique de son isomère, mais, qu’en plus, il est particulièrement toxique.

Le cisplatine est particulièrement utile dans le traitement du cancer des testicules, ce dont peut témoigner Lance Armstrong. En 1996, quand il a été diagnostiqué pour un cancer testiculaire, la tumeur s'était propagée aux poumons et au cerveau et le pronostic était très mauvais. Après plusieurs chirurgies et une chimiothérapie à base de cisplatine, Lance Armstrong est arrivé à vaincre le cancer et a gagné le Tour de France sept fois consécutives.

---

* Plus rare que l'or, le platine a une plus grande valeur symbolique. Un artiste doit avoir vendu 1 million de disques pour avoir droit au label «disque de platine», alors que, pour le «disque d'or», il n’en faut que 500,000*. Comme nous sommes sur le sujet, sachez que le label «disque de diamant» est encore plus prestigieux et s'acquière après 10 millions de disques vendus. L'ordre est inversé pour les anniversaires de mariage (dans le système français tout au moins), les «noces de diamant» représentent 50 ans de mariage, alors que, pour 70 ans, on parle de «noces de platine».