On ne peut que se réjouir de l’intérêt suscité par le Pacte de transition écologique proposé par certaines personnalités publiques. Cependant, ce qui est déprimant c’est la très mauvaise compréhension de la nature et surtout de la magnitude du défi auquel nous devons faire face. En effet, une véritable transition écologique demande une restructuration complète de la société. Ceux qui pensent que les petits gestes suffisent sont complètement dans le champ. Je n’ai guère entendu que mes anciens patrons Normand Mousseau et Harvey Mead invoquer et souvent du bout des lèvres l’immense défi qui s’offre à nous. Cela est extrêmement malheureux.

Aucune image n’est plus claire que la masse de la technosphère, qui atteint 30 Tt, alors que la masse des humains est de l’ordre de 0,37 Gt. Ce qui veut dire que pour chaque kg de chair humaine, il y a 75 tonnes de matière perturbée par l’humain; l’essentiel étant sous la forme de bâtiments et de terres agricoles. Aujourd’hui, la biomasse animale contrôlée par les humains dépasse tout le reste de la nature, exception faite des arthropodes et des poissons. Bref, le principal impact des humains sur l’environnement, c’est leurs besoins de base : nourriture et abri. Et cela ne changera pas, quelle que soit la source d’énergie que nous utiliserons dans le futur.

Il faut dire que nous faisons face à une situation qui a très peu de précédents du point de vue culturel. En effet, depuis la découverte des Amériques, nous vivions dans un monde vide, dans lequel la fortune souriait aux audacieux, car il y avait toujours de nouvelles ressources disponibles. Cet apport de nouvelles ressources s’est amplifié avec l’usage de ressources fossiles au XVIIIe siècle. Nous avons commencé à sentir les limites biophysiques de la Terre que dans les années 70.

Étant donné la disponibilité perpétuelle de nouvelles ressources, historiquement, le débat politique a porté sur leur redistribution et non sur leur conservation ou sur l’existence même de limites. Personne n’a construit de culture politique de la gestion des limites physiques, car ce n’était pas nécessaire. De sorte, qu’il est quasiment impossible pour nos sociétés de traiter correctement ces problèmes tellement la culture politique est dépourvue de références adéquates. Et même, toute idée qui semble aller dans ce sens est le plus souvent rejetée comme antidémocratique, répressive ou même anti-humains.

Le plus souvent, ceux qui sont partisans de la protection de l’environnement le font essentiellement dans un contexte de lutte anti-capitaliste. L’image mentale est encore le riche qui affame les pauvres travailleurs exploités, épuisant la Terre au passage, pour assouvir ses bas instincts insatiables. Cette image néglige le petit détail que les riches c’est d’abord nous. Les gens extrêmement riches malgré leur mode de vie excessif n’ont au final que peu d’impact. D’une part, ils ne sont pas très nombreux; d’autre part plus on est riche, plus la proportion de services consommés est importante dans notre budget, ce qui diminue l’impact. De plus, les riches, par définition, ne consomment pas tous leurs revenus. En fait, dans le monde développé, même si vous êtes un itinérant, vous défoncez les bilans environnementaux juste avec vos besoins de base et la présence des infrastructures.

On utilise aussi l’image de la pureté. C’est pourquoi les militants sont contre la pollution, mais aussi les pesticides, les OGM, etc. On vante aussi le bio et le local pour la même raison. Pourtant, cela évite soigneusement le cœur de problème.

Le plus frustrant de cette situation est que les outils intellectuels nécessaires pour aborder ces problèmes existent déjà et depuis longtemps. En effet, le domaine du génie fait que gérer des contraintes physiques depuis l’Antiquité. Les analyses de cycles de vie existent depuis les années 70. Les matrices économiques entrée-sortie depuis la Seconde Guerre mondiale.

Mais, en même temps, ces mêmes domaines de connaissances sont notoirement inexistants de l’espace public. Pour gagner ses élections, mieux vaut ignorer la réalité biophysique, même si c’est illégal ! En effet, au Québec, le développement durable est imposé par une loi depuis des années. Par conséquent, le programme de l’ensemble des partis politiques est largement composé de propositions qu’on ne devrait pas mettre en pratique, si l’on veut respecter l’esprit de la loi!

C’est fondamentalement pour cela que toutes les analyses et les cris d’alarme faits par les scientifiques tombent à plat : ils sont hors du champ culturel des décideurs et des faiseurs d’opinions usuels et de la population en général. Dans le même contexte, toute notre pensée éthique est largement déontologique, orientée vers les minorités vulnérables, prioritairement à l’effet global pour la société, qui lui est utilitariste. Cela amène souvent à des prises de position aberrantes du point du développement durable dans le seul but de protéger et de favoriser une population particulière.

Rendu à ce point de la discussion, quand mon interlocuteur n’est pas dans le déni complet, il pose alors la question qui tue : quelle est la solution ?

Premièrement, il faut commencer par admettre qu’il n’y en aura pas de facile. Il faut couper notre empreinte écologique d’un facteur 4 au minimum ! Or, suite à mes nombreuses lectures sur le sujet, je vois difficilement comment la technologie peut nous donner plus d’un facteur 2 sur le long terme. C’est à peu près ce qu’offrent les bâtiments durables et les voitures électriques quand on tient compte des infrastructures. Donc cela va nécessairement faire mal et les gens les plus vulnérables en seront les premiers affectés. Et encore, il n’y a aucune garantie, malgré ces sacrifices, que ce soit suffisant pour offrir une vie satisfaisante à l’ensemble de l’humanité.

La première chose à faire, c’est de contrôler notre démographie. Moins il y aura d’humains à nourrir et à loger, moins le problème sera grand. C’est ce que l’on aurait dû faire dès les années 70. Ceux qui rejettent la question démographique du revers de la main ne font que rejeter le fait que l’essentiel de l’humanité espère un niveau de vie meilleur. Dans nos pays, il faut aussi être cohérent et commencer à penser à résoudre nos problèmes de vieillissement de population d’autres façons qu’en important des travailleurs de l’étranger.

Le second bras de levier important est de réduire le poids des infrastructures dans notre mode de vie. Idéalement, il faut habiter en ville dans un appartement le plus petit possible afin de maximiser l’usage des infrastructures existantes et minimiser la construction de nouvelles infrastructures. Cela impose aussi d’avoir des plans d’urbanisme compacts et un système de transport en commun efficace. Le retour à la terre, c’est une recette garantie pour augmenter votre empreinte écologique. Je note au passage que tous les urbanistes et les spécialistes du transport comprennent cela parfaitement.

Les bâtiments durables c’est bien, mais il va falloir des décennies pour remplacer le parc de bâtiments existants. Aller plus vite que le remplacement naturel, c’est une bonne façon de gaspiller des ressources. Malheureusement, l’industrie de la construction est celle qui fait le plus rouler l’économie et c’est celle qui laisse des objets visibles. De sorte qu’une politique visant à minimiser les infrastructures garantit automatiquement une crise économique et la perte d’emploi au politicien qui l’a proposé.

Le second bras de levier important, c’est la nourriture. En particulier, réduire la consommation de viande rouge. Attention, ce n’est pas miraculeux. Vous pouvez réduire significativement votre empreinte écologique, mais cela n’élimine pas le problème loin de là. Et, c’est vraiment le changement de menu qui est important, le bio et le local ne changent pas grand-chose et peuvent être souvent contre-productifs. Évidemment, c’est le genre de politiques qui assure la non-élection des représentants des régions, car elles assurent un appauvrissement généralisé des agriculteurs. Cependant, ce qui pourrait être payant à court terme, c’est de réduire la taille des tracteurs et de minimiser le labour.

Pour le reste, avoir une voiture électrique aide un peu, mais c’est mieux de ne pas en avoir du tout. Le transport en commun c’est bien, mais s’il faut faire des infrastructures, il faut s’assurer qu’elles soient utilisées au mieux. Vous pouvez aussi sacrifier vos animaux domestiques et les voyages en avion, si le cœur vous en dit.

Rendu à ce point de la lecture, vous auriez normalement dû comprendre que pacte de transition écologique ou pas, cela ne changera pas fondamentalement la nature du problème. Seules des mesures coercitives extrêmes pourraient permettre une telle transition de façon efficace. La logique est simple : il faut rationner les ressources afin de tenir compte de l’existence de limites biophysiques.

Cette dernière solution étant totalement inacceptable à la majorité de la population, je peux vous garantir que la transition écologique n’aura pas lieu volontairement. Dans les démocraties modernes, elle est politiquement insoutenable, car elle est contraire à l’intérêt personnel d’une trop grande partie de la population pour qu’elle s’effectue sans heurt. Les gilets jaunes en France en sont un bon exemple.

Face à ce constat, que reste-t-il ? Comme dit Hubert Reeves « Faisons comme si ce n’était pas foutu ». Continuer les petits gestes en espérant gagner assez de temps pour que la transition se fasse relativement en douceur. De toute façon, la décroissance arrivera toute seule d’elle même vers 2030, si la tendance historique se maintient. Après, ce ne sera qu’une gestion de crise permanente.