Pour souligner les 20 ans du Cerveau à tous les niveaux ce mois-ci, j’ai résumé la semaine dernière sa genèse et son évolution, du site web au blogue, et des conférences au livre ! Au livre ? Y’a-t-il un livre associé au Cerveau à tous les niveaux ? Non, pas encore. Mais tout porte à croire qu’il y en aura un quand la Terre aura fait un autre tour autour du Soleil ! Car comme je l’écrivais la semaine dernière, l’arrêt forcé de mes autres activités durant la dernière année et demi m’a permis d’accoucher d’un premier jet de ce qui commence effectivement à ressembler à un livre.

Mais comme tout accouchement, celui-ci ne se fait pas sans douleur ! Que tout cela est complexe et comme je me sens tout petit par moment… Voilà pourquoi de longs mois de relecture, de vérifications et d’améliorations de toutes sortes m’attendent. Mais en même temps, comme je suis pas mal tout le temps là-dedans, que ça me suscite toutes sortes de réflexions par rapport aux comportements humains, et que plus d’un an avant de vous les partager c’est long, eh bien j’ai pensé faire un « journal de bord » associé à la création du livre. Une sorte de « making of », pour employer une analogie cinématographique…

En fait ce n’est pas moi qui y ai pensé tout seul, mais un ami ex-éditeur qui me l’a suggéré (Merci David Widgington!). Une façon de sortir de la solitude de l’écriture et de commencer à faire exister cet « artéfact d’une autre époque », qui a néanmoins encore bien des qualités ! En tout cas, quand je regarde le catalogue des Éditions Écosociétés où ce livre sera publié, je me mords les doigts de ne pas avoir plus de temps pour plonger dans tant d’ouvrages intéressants et critiques sur les grands enjeux sociaux actuels. Que viendra faire un livre sur le cerveau dans tout ça ? Peut-être rappeler qu’en-dessous du crâne de chaque acteur social, il y a justement un cerveau. Et que son mode de fonctionnement, ses biais et prédispositions ne sont peut-être pas étrangers aux problèmes sociaux auxquels nous faisons face.

Car il s’agit d’un livre grandement inspiré du cerveau À TOUS LES NIVEAUX, ne l’oublions pas !  Donc avec un souci constant qui traverse tout l’ouvrage de montrer ce qui lie le moléculaire au cellulaire, qui devient le neuronal dans le cerveau, puis des circuits de milliers de neurones, puis des structures cérébrales avec des millions de neurones, puis des réseaux cérébraux avec des milliards de neurones, puis ces milliards de neurones (et autant de cellules gliales) qui sont connectées au corps entier par tous les grands systèmes avec lesquels ils communiquent en permanence, et enfin ces cerveaux-corps qui interagissent avec leur environnement et avec d’autres individus pour former des familles, des communautés, des quartiers, des villes, des provinces, des états, et cette humanité… dont l’histoire est maculée de sang et de souffrances sans nom. Mais aussi de partage, de coopération, d’entraide et de bonheur partagé.

C’est donc à partir de ce « grand bout de la lorgnette » que nous nous sommes rejoint, David Murray et moi, à travers les bières qu’on a prises ensemble aux six mois pendant des années comme je l’évoquais la semaine dernière. Ami de longue date devenu éditeur chez Écosociété, tout cela est un peu de sa faute ! (voilà déjà ma parade pour m’enlever de la pression, désolé David… ;-P )  Car c’est suite à ces rencontres stimulantes que j’ai finalement trouvé l’approche qui me motivait suffisamment pour me lancer dans cette grande aventure. Parce que des livres sur le cerveau, il s’en écrit quand même pas mal. J’ai donc cherché pendant longtemps un angle ou une forme originale, un peu comme l’idée des deux boîtes de navigation par niveaux du Cerveau à tous les niveaux qui lui donne sa signature unique. Un pari risqué, et qui demandait une couche de travail de plus comme je l’expliquais la semaine dernière. Mais un pari au final réussi, même si j’en ai douté au début. Comme actuellement pour la forme du livre. Mais j’aime les paris, les audaces, les formes à inventer… « Le chemin se fait en marchant », disait aussi le poète Antonio Machado, souvent cité par Francisco Varela pour décrire l’énaction, une approche incarnée de la cognition à laquelle ce livre fait la part belle.

Voilà donc pourquoi j’ai décidé de me lancer là-dedans, parce que la forme particulière de cet ouvrage m’amène l’excitation et le plaisir nécessaire pour mener à bien une telle entreprise. Mais de cette forme, vous n’apprendrez pas grand-chose en lisant ce journal de bord : il faut bien que je garde un petit suspense pour la sortie du livre !  (tu vois David que je ne suis plus tout à fait aussi nul qu’avant côté marketing… ;-P )

Je m’en servirai plutôt pour vous parler des difficultés inhérentes et des  questionnements que suscitent une telle aventure. Mais quelle est-elle au juste, cette aventure ? De quoi ça parle ce foutu bouquin ?

En gros, de comment on est arrivé sur cette planète et de ce qu’on y fait aujourd’hui. Quelles sont les règles de notre « grammaire neuronale » qui aboutissent à tous ces comportements humains, trop humains diraient peut-être certains ? Comment nos habitudes peuvent changer au cours d’une vie, et plus largement qu’est-ce qu’on peut connaître ? Qu’est-ce qui rend possible cette petite voix intérieure qui nous habite et plus largement ce qu’on appelle la conscience ? Et est-ce que cette espèce, la nôtre, a de l’avenir ? Bref, ce genre de choses, rien que ça…

Vous comprenez mieux que cela puisse générer « quelques difficultés et questionnements » ? Au moins, l’approche par niveaux d’organisation de ces systèmes dynamiques complexe permet d’y voir un peu plus clair. Tout comme mon autre boussole de prédilection, la perspective évolutive. Car comme j’aime à le rappeler à travers les mots du généticien Theodosius Dobzhansky  » Rien en biologie n’a de sens, si ce n’est à la lumière de l’évolution « . C’est cet éclairage qui permet par exemple d’envisager la vie et la cognition comme ayant coémergé. Et le « cerveau-corps-environnement » comme un seul et même grand système. Des conceptions aux conséquences riches et variées qui ébranlent de plus en plus les paradigmes dominants.

Mon travail dans cet ouvrage sera donc comme toujours que celui d’un passeur qui tente de suivre la trace des géants qui sont passés avant nous. Comme le dit si bien Jean-Claude Ameisen au début de ses émissions : « Sur les épaules de Darwin, sur les épaules des géants. Se tenir sur les épaules des géants et voir plus loin, voir dans l’invisible à travers l’espace et à travers le temps. Plonger notre regard dans le passé et remonter le temps à contre-courant. »

On n’invente jamais rien, surtout en ce qui concerne une histoire mainte fois racontée comme la nôtre. On s’inspire, on paraphrase, on pique. Au mieux on associe un peu différemment les choses, on insiste sur des liens qui nous apparaissent importants. Ce qui devient intéressant c’est peut-être d’ailleurs d’essayer d’expliciter pourquoi on fait ces liens là ou pourquoi on insiste sur telle ou telle chose. C’est donc un peu ce que je me propose de faire dans ce journal de bord de Notre cerveau à tous les niveaux (titre provisoire « très original » du livre…). Une sorte de work-in-progess épistémologique et peut-être même un peu psychanalytique ! Faut dire à ma défense que la question du « soi » est difficilement évitable quand on parle du cerveau. Et de fait, elle constituera un peu l’aboutissement de notre quête…

Mais pour la prochaine entrée de ce journal (entrées qui seront irrégulières et alterneront avec d’autres billets « ordinaires »), je vais sans doute m’attarder davantage à la question des origines de notre quête. Celle du livre, qui se confond avec celle du sens, qui prend racine dans celle de la vie et de tout ce qu’un être vivant peut connaître. Et déjà on va voir que, pour paraphraser un autre géant du nom de Robert Sapolsky, « It’s complicated ». Donc à suivre…