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Mars et Vénus à 16 mois

Mélody Enguix, le 28 avril 2006, 0h00

(Agence Science-Presse) Le troisième mot d’un petit garçon, après les indispensables "Papa" et "Maman", c’est "vroum", un mot qu’une petite fille n’emploie jamais.

Dès leur plus jeune âge, les
filles et les garçons se distinguent en effet par
les mots qu’ils emploient et l’étendue
de leur vocabulaire. Un phénomène complexe
où les orthophonistes tentent de distinguer les
causes biologiques et le rôle de l’environnement.

Natacha Trudeau et Ann Suton, chercheuses
à l’Université de Montréal,
entreprennent une vaste étude du langage chez les
enfants franco-québécois de 8 à 30
mois. Elles veulent définir des références
qui permettent ensuite d’évaluer si un enfant
est en retard ou en avance. On connaît déjà
bien la situation aux États-Unis, mais les choses
varient tant d’une culture et d’une langue à
l’autre qu’il était nécessaire
de produire une étude spécifique au Québec.
Caroline Bouchard s’est joint à l’équipe
pour étudier le cas particulier des différences
filles-garçons... et elle n’a pas été déçue !

Plus de mots chez les filles

Deux différences étaient notables.
Tout d’abord, le nombre de mots connus. " Les
filles avaient un vocabulaire plus riche que les garçons
dès 16 mois, explique Caroline Bouchard.
Un écart d’une trentaine de mots. Les garçons
les rattrapent vers 28 mois. "

Ensuite, les mots qu’ils connaissent
ne sont pas les mêmes. Les garçons
ont leurs mots propres, comme " tracteur "
ou " tchoutchou ", des mots
qui n’apparaissent pas dans les 100 premiers
mots appris par les filles. Celles-ci n’ont
pas vraiment de mots qui leur soient réservés.
" Les garçons ont un vocabulaire
plus stéréotypé " commente la chercheuse.

" 83% des mots sont tout
de même communs aux garçons et aux
filles, même s’il y a un décalage
temporel dans leur acquisition " nuance-t-elle.

Très précoces, les bébés!

Dès 10 mois, un bébé peut apprendre un
mot. Mais contrairement à ses aînés,
seulement s’il est intéressé
par l’objet qu’il désigne.

Des chercheurs de l’Université Temple (Pennsylvanie)
ont mis un groupe de bébés face à
un objet intéressant (bruyant et coloré)
qu’ils montraient et appelaient d’un nom
imaginaire. Lorsque le chercheur prononçait
un nouveau mot imaginaire, les bébés
cherchaient du regard un nouvel objet, mais en réentendant
le premier nom, 80% des enfants tournaient à
nouveau leur regard vers l’objet. Comme quoi
le mot et l’objet étaient déjà
associés dans l’esprit de l’enfant.

Inné ou acquis ?

L’explication s’avère complexe.
On pourrait résumer : un peu de biologique,
beaucoup de culturel. L’organisation du cerveau,
légèrement différente, les hormones
et l’arrivée à maturité du cerveau
des filles avant celui des garçons, sont autant
d’hypothèses qui peuvent expliquer partiellement les différences.

Mais pour Caroline Bouchard, l’essentiel
vient de l’environnement où vit et apprend
l’enfant. Très tôt, les garçons
sont plus stimulés sur le plan physique alors que
les filles sont poussées verbalement. On sait en
particulier que les mères parlent plus à
leurs filles qu’à leurs fils. Les filles jouent
aussi davantage à des jeux de rôles (jouer
à la famille) où elles utilisent le langage,
au contraire des simulations de lutte que préfèrent
les garçons. Voilà qui explique le vocabulaire
plus étendu des filles.

Quant aux différences dans les mots
utilisés, elles viendraient des rôles qu’on
attribue aux enfants. "  Les garçons
subissent une forme de pression pour agir conformément
à leur sexe, explique la chercheuse. Une
fille qui prend un camion ne sera pas vraiment critiquée
alors qu’on fera comprendre à un garçon
par le verbal ou le non-verbal qu’il ne doit pas
jouer avec une poupée. "

" Pour moi, s’il existe des aspects biologiques, ils ne font qu’atténuer ou renforcer les aspects sociaux.  Les différences biologiques entre les sexes peuvent être la base à partir de laquelle construire les différences culturelles. "

Et la recherche a bien des difficultés à les départager, quand dès leur plus jeune âge les enfants sont influencés par leur environnement.

Mais pour Natacha Trudeau, la recherche en orthophonie se doit de tenter de le faire, parce qu’elle est au service de la discipline clinique." Et comment pourrait-on penser intervenir et modifier des comportements qui seraient entièrement déterminés à la naissance ? " Il faut isoler les aspects dus à l’environnement dans lequel vit l’enfant, car c’est sur eux qu’on peut mieux agir pour optimiser la communication humaine.