Antarctique, 2007, à 4 kilomètres sous le plancher de la base scientifique. Une rivière tumultueuse jette ses flots, du haut d'une chute vertigineuse, dans les eaux froides d'un lac sombre et vaste comme le lac Ontario. Le lac Vostok est plongé dans un noir total, scellé de l'atmosphère terrestre depuis des millions d'années.

Depuis la découverte du lac Vostok par les Russes en 1957, « plus de 145 lacs ont été répertoriés sous le couvert de glace antarctique et on compte encore », affirme Warwick Vincent, expert en études nordiques de l'Université Laval. Il parle aussi avec passion du véritable continent au terrain accidenté et complexe que dévoilent les sondages conduits par ondes radio à partir de la surface. « Actuellement, aucun de ces écosystèmes n'a été pénétré par l'homme », affirme-t-il.

Le chercheur divulguait dans le cadre du congrès de la Société internationale de limnologie (SIL), les conclusions du comité scientifique de haut niveau chargé de développer un plan pour la prospection de ces lacs ensevelis sans compromettre leur intégrité biologique et chimique. Le Groupe pour l'exploration des lacs subglaciaux, avec lequel le biologiste a réfléchi plus de deux ans sur les conduites à adopter, rendait public son rapport en mai 2007 sur le Web.

Le vaste réseau d'eau liquide caché sous le pôle Sud pourrait révéler des informations précieuses sur l'évolution microbienne, le climat passé de l'Antarctique et la formation de la calotte glaciaire. Mais la question fondamentale reste : y a-t-il de la vie ? Les astrobiologistes s'impatientent, puisque les environnements extrêmes des systèmes extrasolaires se comparent à ceux que couvrent les glaces éternelles, mais à quelques années lumières de transport de moins !

Éviter de contaminer la vie

Pour l'exploration de l'Antarctique, les scientifiques seraient-ils un peu frileux ? Non, prudents ! C'est « qu'il n'y a aucune raison de penser qu'il n'y a pas de vie là-dessous », affirme M. Vincent. Percer le secret des lacs subglaciaux les soumet à un danger de contamination, ce qui invaliderait les découvertes. A priori, tous les ingrédients sont réunis pour que la vie y fleurisse, l'eau liquide en particulier. La seule façon de vérifier l'hypothèse… percer des carottes dans la banquise et recueillir des échantillons d'eau.

Or, « les procédures vont inévitablement introduire des contaminants microbiens et chimiques dans ces environnements uniques », conclut le comité scientifique international rassemblé par la National Academy of Science. Malgré les risques, Warwick Vincent soutient que « l'exploration directe est essentielle si nous voulons comprendre cet endroit unique. Il faut soulever le couvercle de l'Antarctique, et la science peut nous permettre de voir au travers la banquise comme avec des lunettes à rayons X ! »

Pour résoudre cette quadrature du cercle, le comité recommande des mesures de propreté strictes, semblables à celles imposées lors de l'exploration spatiale. En très faible concentration sur les équipements, la survie des microbes terrestres introduits dans cet environnement hostile, froid et sombre reste improbable. Aussi, le comité encourage la formation d'équipes multinationales afin d'éviter de transformer la calotte en gruyère.

Ces recommandations doivent être diffusées et appliquées rapidement, puisque les Russes prévoient atteindre le lac Vostok en 2007 ou 2008, dans le cadre de l'Année polaire internationale. Questionné par un membre de l'assistance, M. Vincent avoue que « le débat reste ouvert à savoir s'ils rencontreront les critères de propreté » afin d’éviter les risques de contamination de cet héritage de l'humanité.