Qu’est-ce qui est une maladie mentale et qu’est-ce qui ne l’est pas? Comment définir le fait d’être normal ou anormal? Un auteur a relancé le débat en 2007, en prenant comme tête de Turc la timidité : qu’est-ce qui nous permet de la définir comme une maladie?

Car la timidité, peut-être l’ignoriez-vous, est effectivement une maladie, du moins selon les critères établis par la « bible » des problèmes mentaux, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Cette publication, dont la quatrième édition (en 20 ans) trône dans une bonne partie des bureaux de psychiatrie d’Amérique du Nord, définit point par point, avec une grande rigueur, tout ce qui se mérite d’être qualifié de « trouble psychologique ».

Le problème, c’est que le nombre de « troubles mentaux » recensés est passé de 180 il y a 40 ans à plus de 350 dans la dernière édition du DSM (en 1994). Le dit DSM est passé d’un livret relié avec des spirales à un très gros bottin. Des comportements qui auraient jadis été considérés « ordinaires » chez des enfants et des adultes sont maintenant caractérisés de « troubles psychologiques », et c’est ce que dénonce l’auteur dont il est question ici, Christopher Lane, de l’Université Northwestern. Parmi ces comportements jadis normaux, la timidité, écrit-il dans Shyness : How Normal Behavior Became a Sickness.

Sur quoi s’appuie-t-on pour faire passer un comportement de la qualité « normal » à la catégorie « trouble psychologique »? Pas grand-chose, à son avis. Les études existent, mais rarement concluantes, elles ont d'ailleurs chaque fois créé des débats parmi les psychiatres —et plusieurs de ces débats se poursuivent encore, des décennies plus tard.

Le lobby pharmaceutique est-il le grand gagnant? Il est pointé du doigt, puisqu’en associant des troubles comme la timidité ou l’anxiété sociale à des causes biologiques, on ouvre toute grande la porte à la prescription de médicaments. Mais l’industrie de l’assurance était elle aussi très intéressée, il y a 40 ans, à ce qu’on codifie davantage les « maladies ». Ainsi que le système judiciaire. Et même le système scolaire.

A titre d'exemple, le syndrome de l’anxiété sociale : jadis appelé simplement phobie sociale, il est devenu le troisième trouble psychologique aux États-Unis, après l’alcoolisme et la dépression nerveuse. Et ce, parce que la définition a évolué de telle façon que « le handicap est maintenant largement dans l’oeil de celui qui en souffre »; peur de parler en public, peur de manger seul dans un restaurant, inquiétude face aux toilettes publiques... « Avoir peur d’avoir peur devient suffisant pour répondre aux critères diagnostics », selon Christopher Lane.