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Les femmes et les sciences : un duo imparfait

Isabelle Burgun, le 8 mars 2008, 13h00

(Agence Science-Presse) La Journée des femmes rapporte toujours la question de la place congrue des femmes en science. Pourtant, bon nombre d’entre elles se démarquent et l’on ne compte plus les scientifiques qui se conjuguent au féminin.

En 2008, quel est le réel portrait des femmes en sciences? Un an et demi après le lancement de la nouvelle Chaire CRSNG/Alliance pour les femmes en sciences et génie au Québec, l’Agence Science-Presse a rejoint sa titulaire, Nadia Ghazzali.

Agence Science-Presse — On parle souvent d'avancée pour les femmes en science et technique, où en sommes-nous exactement en 2008?

Nadia Ghazzali — Les avancées restent modestes. Il faut favoriser une meilleure participation des femmes en sciences et génie et accroître la visibilité de cette problématique à travers le Canada. Cependant, on constate, dix ans après la création du programme des chaires pour les femmes en sciences et génie, qu’on en parle régulièrement et que des actions sont entreprises afin de remédier à cette situation.

ASP — Pouvez-vous nous faire un portrait des disciplines scientifiques où les femmes sont présentes et celles où elles sont minoritaires?

NG — En ce qui concerne les sciences pures, entre 1999 et 2005, seules les disciplines des mathématiques et des probabilités et statistiques ne subissent pas une diminution de leurs effectifs féminins en formation. Toutes les autres disciplines présentent une baisse importante comme la géologie et la microbiologie (une baisse de 60 %). En nombres absolus, ce sont les disciplines de la biologie (1727 à 1252), de la biochimie (853 à 550) et de la microbiologie (483 à 204) qui subissent les baisses les plus importantes de leurs effectifs féminins au cours de cette période. Même si la biologie accueille encore le plus grand nombre d’étudiantes.

Du côté des sciences appliquées, entre 1999 et 2005, les disciplines de l’urbanisme, de l’environnement et des sciences de l’activité physique ont connu une hausse importante de leurs effectifs féminins (171 %, 107 % et 73 %, respectivement), tout comme l’architecture paysagiste, mais de façon plus modeste (23 %). Les plus fortes baisses d’effectifs féminins se retrouvent en informatique (-73 %), en agriculture (-35 %) et en sciences et technologies des aliments (-27 %).

Pour le génie, les disciplines en hausse entre 1999 et 2005 sont le génie civil (+111 %), le génie industriel (28 %), le génie mécanique (16 %) et le génie chimique (15 %). On constate des baisses du côté du génie agricole (-67 %), du génie géologique (-61 %) et du génie forestier (-55 %). On retrouve les plus grands nombres d’étudiantes au sein du génie mécanique et du génie électrique. Cependant, le génie civil ayant effectué des gains importants au cours des dernières années, il dépasse désormais toutes les autres disciplines du génie.

ASP — Comment expliquez-vous ces désaffections?

NG — Pour essayer d’expliquer la sous-représentativité des femmes en sciences et génie, on se réfère à certains travaux qui identifient des mécanismes d’exclusion systémiques et sociaux tels l’environnement scolaire et l’influence des pairs, l’horloge biologique et la thèse de l’égalité ou encore la conciliation travail famille. On constate encore des mécanismes d’auto-exclusion tels la méconnaissance des professions et le manque de modèles, les stéréotypes et le conflit identitaire.

Au fil des ans, une foule de pistes ont été étudiées par rapport à cette problématique et vont dans plusieurs directions. Malgré tout, il ne semble pas exister pour le moment d’articles ou de documents permettant de faire le point exact sur le sujet.

ASP — Comment sont perçus ces domaines par les femmes, particulièrement les jeunes femmes? Comment peut-on les y intéresser?

NG — Il semble que les jeunes filles perdent de l’intérêt pour la physique et les carrières associées vers l’âge de 14-15 ans. L’enseignement des sciences pourrait être structuré pour mieux tenir compte des différences dans les stratégies d’apprentissage entre les filles et les garçons. De plus, la méconnaissance des professions associées aux sciences et génie ainsi que le manque de modèles féminins ne permettent pas aux jeunes filles de se projeter dans ces carrières.

Des événements de vulgarisation et de promotion tels « Les filles et les sciences : un duo électrisant » sont indispensables pour contribuer à intéresser les jeunes filles aux sciences et au génie.

Bref, il faut informer adéquatement les jeunes des possibilités de carrière en sciences et génie, offrir des modèles auxquels les jeunes peuvent s’identifier et mettre en place des programmes efficaces de promotion. Il faut comprendre pour mieux agir.

ASP — Depuis une quinzaine d'années qu'existent des programmes de mentorats, de concours, quels sont ceux qui fonctionnent le mieux pour stimuler les filles d'aller vers une formation scientifique?

NG — Les programmes de mentorats et les concours ou les bourses sont tous indispensables. Ils contribuent pleinement à promouvoir les carrières non traditionnelles, par exemple par le biais de conférences pour démystifier certaines disciplines. En fournissant des modèles féminins de réussite et des témoignages de professionnelles, ils permettent de combattre les préjugés et de changer les mentalités et en mettant en valeur le leadership des femmes.

ASP — Que faut-il pour pousser les jeunes femmes à rester en science à l'université, puis embrasser une carrière scientifique?

NG — Il faut mettre en avant les systèmes d’horaire flexible, tels le travail à temps partiel, le télétravail, la réorganisation de la semaine de travail, etc. et aussi s’assurer des services de garde adéquats et accessibles. Il faut aussi miser sur les qualités « féminines » (collaboration, empathie, communication), encourager des politiques favorables à la famille en vue d’encourager plus d’employés, et particulièrement les hommes à les utiliser. Et bien sûr, il faut encourager les opportunités de formation continue et de développement, par exemple le développement des compétences et de gestion d’entreprise.

ASP — Que faut-il changer, particulièrement du côté de la politique, pour faciliter les choses pour les futures scientifiques?

NG — La première chose est qu’il faut changer les mentalités, combattre les préjugés par la sensibilisation, l’information et l’éducation. Il faut également miser sur les jeunes qui sont susceptibles de remettre en question le statu quo afin de changer les choses. Il faut être patientes et ne pas baisser les bras, peu importe les obstacles. Il faut aussi encourager les femmes à faire de la politique, exercer notre droit de vote afin d’élire les personnes susceptibles de mettre en place des politiques qui prennent en considération la situation des femmes.

ASP — En cette Journée des femmes, quel est votre plus grand souhait?

NG — Que les femmes, partout sur cette Terre, puissent vivre dans le respect et la dignité. Que tous les enfants, garçons et filles, aient droit à l’éducation, car c’est par l’éducation que l’on peut changer les choses.

Nadia Ghazzali est récipiendaire du Trophée des femmes arabes 2007 en enseignement et recherche, un prix qui souligne la promotion des Québécoises d’origine arabe qui ont apporté une contribution à la société québécoise. Professeure du département de mathématiques et de statistique de l’Université Laval, originaire du Maroc, Nadia Ghazzali analyse des données multidimensionnelles et des réseaux de neurones artificiels à l’aide d’applications en astrophysique, en biostatistiques, en reconnaissance des formes et en imagerie numérique et médicale.

Chaire CRSNG/Alliance pour les femmes en sciences et génie au Québec