Le canari dans la mine de charbon (2 de 3)
Journalisme-relations publiques: la montée des hybrides
(Agence Science-Presse) À la fin des années 1980, l’Université Laval offrait un intéressant paradoxe aux étudiants en journalisme : son hebdomadaire, le Fil des événements, présentait chaque semaine —et présente encore— des articles de qualité, journalistiques dans leur fond et leur forme. Au point où le quotidien local, Le Soleil, signa une entente par laquelle, chaque semaine, une sélection des articles du Fil fut publiée dans Le Soleil. Problème : le Fil était le journal « institutionnel ». Était-ce du journalisme ou des relations publiques?
Voyez l'ensemble de notre dossier sur l'état du journalisme scientifique
Le canari dans la mine de charbon
1. Coupures: un signal d'alarme vieux de 30 ans
2. Journalisme-relations publiques: la montée des hybrides
3. Qui prendra la place des journalistes?
Il y a 30 ans, vous auriez posé la question à un professeur de journalisme, et il vous aurait répondu qu’il existe deux types de publications, le média d’information (« indépendant ») et le média d’entreprise.
Aujourd’hui, la réponse est bien embêtante, parce que des publications « hybrides » se sont sur-multipliées. Et un journaliste pigiste qui veut se spécialiser en science —et qui veut payer son loyer—serait bien malavisé de les éviter!
Une bulle de plus en plus riche, l'autre de plus en plus pauvre
Ces dernières décennies, les budgets alloués au journalisme dans notre société n’ont cessé de rétrécir tandis que les budgets des relations publiques n’ont cessé de croître. Rien qu’aux USA, des années 1970 aux années 1990, les budgets de communication ont été multipliés par 10. Or, c’est bien souvent le journalisme scientifique —ou la communication scientifique— qui, à l’insu de tous, a joué le rôle du canari dans la mine de charbon.
Pendant que, en 2009, des compagnies et des ministères se contentent encore de communiqués de presse ternes et ennuyeux, les rédacteurs scientifiques des universités américaines, des organismes subventionnaires, des agences gouvernementales —comme la NASA— font depuis longtemps preuve de créativité et d’ingéniosité —en plus de jouir d’une grande liberté d’écriture. Le résultat est souvent un contenu de qualité, très bien vulgarisé... et d’apparence journalistique.
Ces organismes ne se contentent pas de publier à l’interne :
- des quotidiens et des magazines économiques publient des cahiers spéciaux sur l’industrie pharmaceutique, financés par l’industrie; leurs rédacteurs sont des pigistes dont les revenus annuels sont à cheval entre le journalisme et la communication;
- en Allemagne, le TZ Health Magazine, réalisé par une agence de communications, a été encarté jusqu’à récemment dans plus de 60 quotidiens régionaux, totalisant 5 millions d’exemplaires;
- la page science du Vancouver Sun a été longtemps préparée par le H.R. Macmillan Space Center.
Et on ne parle même pas de la proportion écrasante des nouvelles scientifiques dont l’origine est un communiqué de l’université, de la NASA ou de la revue Nature. Les chercheurs britanniques Jane Gregory et Martin Bauer appelaient cela en 2003 « une relation symbiotique/parasitaire/dominante » entre relations publiques d’entreprise et journalisme.
Leur constat est triste : selon eux, le journalisme scientifique a perdu son combat:
« La représentation publique de la science est maintenant une activité d’entreprise. Les modes de reportage et les façons de structurer l’attention publique s’apparentent davantage aux relations publiques professionnelles qu’aux principes journalistiques. »
Au point où c’est même l’industrie des relations publiques qui commence à faire des efforts pour offrir une information plus critique! À l’Université d’État de l’Ohio, une politique interne stipule que le public information officer qui interviewe un chercheur en vue d’un article dans le journal « institutionnel », doit l’interroger sur ses sources de financement et les éventuels conflits d’intérêt. Ce sont là des questions que même certains journalistes n’ont pas encore le réflexe de poser!
S'agirait-il d'un constat encourageant pour les temps à venir? Parce que cette évolution pourrait fort bien se répéter dans d’autres secteurs : culture, économie, politique. La seule chose qui l’en a retardé dans les grands médias est qu’il existe chez eux un plus grand nombre de journalistes affectés à ces secteurs, donc capables de contourner une information pré-digérée.
Parallèlement, une autre évolution se pointe : tandis qu’Internet permet à tous les acteurs de l’actualité de s’adresser directement au public, des scientifiques sont en train de montrer la voie. Ils sont notre troisième canari dans la mine de charbon : ce sera le sujet du 3e et dernier article de cette série.


À ce propos, voici un commentaire que j'ai publié sur le site du journal Le Devoir le 11 décembre 2009, en réaction à un article "journalistique" qui faisait la promotion du projet CARTaGENE:
Le journalisme scientifique consiste-t-il à faire des relations publiques pour des équipes de recherche?
Quel est le rôle d'un journaliste scientifique, surtout dans un quotidien "indépendant" comme Le Devoir? Est-il vraiment de relayer dans l'espace public les demandes de financement d'une équipe de recherche qui semble ne pas réussir à se faire "comprendre" de certains de ses bailleurs de fonds? Est-il de plaider la cause, sans aucune forme d'analyse critique, d'un projet scientifique déjà très largement financé par l'État malgré les controverses qui l'entourent depuis son lancement il y a 10 ans? N'est-il pas plutôt de fournir aux lecteurs une explication et une mise en contexte qui leur permettent de se faire une idée claire de la valeur scientifique et sociétale de ce projet? Non seulement il semble inacceptable qu'un article qui n’est pas un éditorial relaie ainsi des demandes d'acteurs du monde scientifique, mais les données présentées au forum sur le projet de banque de données génétiques CARTaGENE, telles que rapportées par Le Devoir, ne permettent pas de conclure à la nécessité de reconduire le financement de cette démarche: comment comprendre et tolérer qu'avec 23 millions de dollars dans les trois dernières années et des dizaines d'autres depuis dix ans, cette équipe si "fonctionnelle" n'ait réussi à recruter que 1413 personnes!
Au moment présent, de nombreux autres chercheurs en santé ou en sciences sociales travaillent à améliorer le bien-être de nos concitoyens en essayant de mieux comprendre ce qui génère les souffrances physiques, morales, sociales, politiques et psychiques dont nous ne voulons plus collectivement: misère, solitude, violence, pression à la performance, pollution, malbouffe, etc. Les responsables de ces projets doivent se battre pour convaincre les bailleurs de fonds que leur idée est bonne, que leur projet est bénéfique pour le bien commun. Eux aussi ne savent pas si leur projet sera renouvelé. Ils doivent convaincre en montrant leurs résultats, pas en séduisant des journalistes à coup de relations publiques bien ciblées! Le projet CARTaGENE a suscité dès le départ de nombreuses réserves tant dans le milieu de la recherche en santé qu'en éthique. Il n'a d'ailleurs obtenu l'approbation de la Commission d'accès à l'Information et du Comité d'éthique de la recherche de l'Université de Montréal qu'après de longues négociations. Aucun débat public n'a été réalisé sur la pertinence d'affecter autant d'argent public à un projet d'infrastructure de recherche, alors que d'autres secteurs de la recherche, pour ne pas parler des services, en santé sont sous-financés. Les banques de données génétiques, des miroirs aux alouettes? Peut-être pas. Mais il aurait fallu faire un authentique débat public concluant à la réelle pertinence sociale de ce type de projet pour que les demandes de millions de dollars soient recevables et n'apparaissent pas suspectes. Le recours au secteur privé, envisagé selon l'article du Devoir, devrait mettre la puce à l'oreille et de la journaliste et des lecteurs: comment se fait-il qu'un "projet de société" aussi onéreux puisse se tourner si facilement vers le secteur privé? De quel secteur privé s'agit-il? Voilà un sujet d'enquête à la hauteur du rôle d'un journaliste scientifique dans un quotidien de la qualité du Devoir.
Florence Piron
Citoyenne et chercheure
Québec