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Science et culture: le snobisme est partagé

Agence Science-Presse, le 12 mai 2009, 8h00

(Agence Science-Presse) NEW YORKScience et culture, deux planètes étrangères? Deux univers qui se snobent mutuellement? Il y a 50 ans, le 7 mai 1959, le Britannique Charles Percy Snow, alors âgé de 53 ans, prononçait une conférence à l’Université Cambridge sur ces « deux cultures ». Une conférence qui a généré une telle controverse que, un demi-siècle plus tard, on en parle encore. Et pour certains observateurs, ce « gouffre d’incompréhension mutuelle » serait encore pire aujourd’hui.

A lire :
C.P. Snow, The Two Cultures (Canto édition), Cambridge University Press, 1993.

Un peu d’histoire...
Ceux qui se plaignent de l’indifférence du monde de la culture face à celui de la science (et vice-versa) s’imaginent qu’il s’agit d’un éternel débat. En fait, il est relativement récent. Robert Whelan souligne que, selon son dictionnaire, ce n’est que depuis 1833 que le mot « scientifique » est employé dans le sens qu’on lui attribue aujourd’hui, et ce n’est qu’en 1882 qu’un autre conférencier à Cambridge, Matthew Arnold, a pour la première fois demandé tout haut si une éducation classique était, ou non, toujours pertinente, dans « l’âge de la science ».
Quant à C.P. Snow, réagissant après quatre ans, en 1963, à l’immense intérêt qu’avait généré ce qui n’était pourtant qu’une conférence d’érudits, il en concluait que la vitesse à laquelle cet intérêt s’était développé, à travers les disciplines et au-delà des frontières, démontrait que son idée—l’idée d’un affrontement latent entre « deux cultures »— n’était pas très originale. Ce que j’ai dit « était déjà dans l’air », et « quelqu’un, quelque part, n’avait qu’à choisir la forme des mots ».

[Chez les scientifiques britanniques] nous ne nous attendions pas à ce que les liens avec la culture traditionnelle soient si ténus... La plupart d’entre eux, lorsqu’interrogés sur les livres qu’ils avaient lu, ont modestement confié: « eh bien, j’ai essayé un peu de Dickens ». (...)

Qu’en est-il de l’autre côté? Ils sont appauvris eux aussi —peut-être plus gravement, parce qu’ils n’en font pas de cas. Ils aiment prétendre que la culture traditionnelle représente l’ensemble de la « culture », comme si (...) l’exploration de l’ordre naturel n’était d’aucun intérêt, n’avait aucune valeur et aucune conséquence... C’est comme si, face à une immense partie de l’édifice intellectuel, tout un groupe était composé de sourds-muets.

Un tel constat serait anecdotique, au pire un peu triste, si ce n’était des conséquences qu’en tirait alors son auteur : c’est l’univers de la culture qui mène le monde, disait Charles Snow.

« Alors que les scientifiques ont le futur inscrit dans leurs os, la culture traditionnelle réplique en souhaitant que le futur n’existe pas. C’est la culture traditionnelle, jusqu’à un certain point remarquablement peu affectée par l’émergence de la culture scientifique, qui gère le monde occidental. »

Il ne voulait pas dire que les universitaires spécialistes de la littérature —sa principale cible— occupent des positions d’autorité; mais leurs écrits, leurs discours et leur façon de penser, façonnent la pensée de nos dirigeants. « Ils ne prennent pas de décisions, mais leurs mots s’infiltrent dans les esprits de ceux qui en prennent » —tout le contraire des mots des scientifiques.

On peut alors comprendre que cette conférence, tenue devant l’auguste assemblée de l’Université Cambridge, en Angleterre, ait été très bien perçue par les uns, et très mal par les autres. Deux générations plus tard, ça continue : l’édition 1993 du livre The Two Cultures continue de faire l’objet de réimpressions et a été traduite en 17 langues. Aujourd’hui, en 2009, en dépit des nombreux efforts pour jeter des ponts —comme un colloque tenu samedi dernier à l’Académie des sciences de New York, dont nous parlons dans le texte suivant— il n’est pas sûr que l’incompréhension soit moins présente.

« C’est un problème qui a été exacerbé par les progrès rapides de la science dans le dernier demi-siècle », disait la semaine dernière, dans le New Scientist, le philosophe A.C. Grayling. « C’est encore pire », renchérissent le scientifique derrière la chronique « Bad Science » du quotidien britannique The Guardian et, dans le Daily Telegraph, le responsable d’un organisme voué à l’éducation civique.

Le congrès de New York accordait d’ailleurs une large place à l’éducation, la piste sur laquelle Snow fondait beaucoup d’espoirs : une éducation, disait-il, qui hiérarchiserait moins en fonction de choix faits dès l’adolescence —et qui créerait davantage « d’hybrides » des deux cultures.

Nature, qui s’intéressait aussi à cet anniversaire en éditorial et dans son dernier numéro, se montre plus optimiste, alléguant que l’élargissement des débats publics sur la science depuis 50 ans, sans parler d’Internet, rendent davantage de gens conscients de l’importance de recherches qui, jadis, seraient demeurées totalement obscures. S’il vivait aujourd’hui, C.P. Snow se serait peut-être transformé en blogueur...

Pascal Lapointe