NEW YORK - Aux États-Unis, la guerre des républicains à la science. Au Québec, l’absence de science dans les Journées de la culture. Partout, le peu d’engagement social des scientifiques. Le peu de science dans les médias. L’absence de la science des discours politiques. Tout cela est lié. Lié au « gouffre d’incompréhension mutuelle » entre « gens de science » et « gens de culture ». Mais comment combler ce gouffre?

Par le dialogue, diront les uns : c’est pourquoi l’Académie des sciences de New York tenait samedi, 9 mai, un « colloque inhabituel ». Le prétexte : les 50 ans d’une célèbre conférence sur « les deux cultures » prononcée par un nommé Charles Percy Snow (voir texte précédent). Les initiateurs de ce colloque : en partie les gens derrière Science Debate 2008, ce mouvement qui a réclamé l’an dernier un débat sur la science entre les candidats à la présidence (et qui a été l’inspiration de Je vote pour la science).

Pourquoi, s’est-on demandé tout au long de la journée de samedi, la « culture de la science » continue-t-elle d’avoir autant de mal à percer —chez les politiciens, dans les médias et jusqu’au grand public?

Battez-vous!

Chose certaine, la volonté d’établir un dialogue ne suffira pas : les scientifiques devront apprendre à se battre, est venu leur dire John Edward Porter, qui a siégé à Washington pendant 21 ans (jusqu’en 2000) et s’est maintes fois signalé comme un défenseur de budgets accrus pour la recherche. Secouant les puces de son auditoire, il s’est dit outré du silence des associations de scientifiques ces dernières années —« à l’exception de l’Union of Concerned Scientists »— devant les ingérences du gouvernement républicain de George W. Bush. « C’est sûr, vous en parliez entre vous, mais le grand public, lui, n’en savait rien. »

La colère de John E. Porter était d’autant plus étonnante que cet homme est un ancien élu... républicain!

Que devraient donc faire les scientifiques pour que leur « culture » s’impose davantage? De l'avis des gens présents sur différents panels:

- aux élections, cibler leurs candidats locaux qui montrent de l’intérêt pour la science;

- rencontrer les éditeurs de leurs journaux locaux;

- aller davantage dans les écoles;

- travailler à changer les mentalités de leurs collègues, pour que l’implication sociale soit davantage reconnue dans l’avancement d’une carrière;

- encourager et participer à une initiative comme Research America (dont Porter fait partie), groupe de gens d’affaires et d’ex-politiciens qui mousse l’accroissement du financement de la recherche médicale;

- ou bien une initiative comme les « Science Cheerleader », qu’est venu présenter Darlene Cavalier, vulgarisatrice scientifique... et ancienne cheerleader!

Ou bien une initiative comme Science Debate (dont nous avions parlé ici et ici), dont le succès en 2008 a été indéniable, même si on risque de débattre longtemps de son impact réel (voir encadré).

Et pourtant, la genèse de Science Debate en dit long sur le chemin qui reste à faire. Car cette initiative a beau être qualifiée par ses promoteurs de « la plus grosse initiative politique de l’histoire des sciences américaines » —rien de moins— elle n’est pas venue de la communauté scientifique. Ce sont cinq individus qui l’ont lancée, dont trois de l’univers de la communication —un journaliste scientifique, un scénariste et un auteur-documentariste.

Prochaine étape: 2012?

Y aura-t-il un Science Debate en 2012? Le journaliste Chris Mooney, un des co-fondateurs, le souhaite. Francesca Grifo, de l’Union of Concerned Scientists, conseille de ne pas s’endormir sur ses lauriers : « nous avons ce président, mais les problèmes que nous avons connus sont toujours là, prêts à resurgir ».

Quant à l’ex-politicien John Porter, il semble croire qu’un débat sur la science entre politiciens ne relève pas de la... politique-fiction. « Faites-les aller à PBS », dans une émission d’affaires publiques rigoureuse où les politiciens sauraient qu’on ne fait pas ça juste pour le plaisir de les coincer...

Et si jamais ça arrive, les descendants de Charles P. Snow ne pourront plus parler d’un gouffre d’incompréhension mutuelle entre ces deux cultures...