Alors que les promesses de réduction des gaz à effet de serre sont désespérément lentes à se concrétiser, et alors que le risque d’un emballement incontrôlé du climat est de plus en plus souvent évoqué, l’urgence de la situation obligera-t-elle à jouer à l’apprenti sorcier en jonglant avec le climat? C’est ce que suggère la porte qui vient de s’entrouvrir à la géo-ingénierie.

La Société des météorologues américains (AMS) va devenir la première association de scientifiques à endosser officiellement, quoique du bout des lèvres, ce qu’on appelle en anglais le geoengineering.

« Une manipulation volontaire du système terrestre, par des voies physiques, chimiques ou biologiques » doit être explorée de concert avec les deux « voies » plus conventionnelles —réduction des émissions et adaptation aux inévitables perturbations à venir. C’est ce qu’on peut lire dans la prise de position de l’AMS, dont le New Scientist a obtenu copie.

Sauf que le concept de géo-ingénierie est très controversé, considérant combien notre connaissance des systèmes climatiques est jeune. Tenter de les mettre à notre main est une hypothèse évoquée depuis longtemps, mais rejetée jusqu’ici par la majorité des institutions, sans compter les environnementalistes, tant le facteur d’incertitude est élevé.

Mais le fait que les choses bougent trop lentement sur le front politique, et que la perspective d’un emballement du climat si la température dépasse le seuil des deux degrés d’augmentation depuis l’ère préindustrielle, ou si la quantité de particules de CO2 dépasse le seuil des 450 parties par million —tout cela oblige de plus en plus de scientifiques à évoquer, à contrecoeur, la géo-ingénierie comme un « plan B ».

C’est ce qu’écrit l’AMS en choisissant des mots qui visent manifestement à rassurer les opposants : « il est prudent de considérer les bénéfices potentiels de la géo-ingénierie, de comprendre ses limites et d’éviter un déploiement inconsidéré ». Le document en appelle également à une étude des implications sociales, éthiques et légales.

Débat d'experts

C’est un article du Nobel Paul J. Crutzen, en 2006, en appelant à davantage d’études, qui avait relancé le débat. Le New Scientist s’était intéressé à la géo-ingénierie en février dernier dans un dossier où il insistait lui aussi sur l’importance d’en explorer les impacts potentiels, bons ou mauvais... au cas où.

« Il devient clair, y lisait-on, que des efforts pour réduire les émissions planétaires de carbone sont trop peu et trop tard pour éviter les pires effets du changement climatique. »

Des études à petite échelle sont d’ores et déjà en cours (ou l’étaient dès 2007), mais généralement menées par l’entreprise privée, qui aurait des intérêts à ce que la géo-ingénierie devienne un secteur à part entière, au même titre que les énergies nouvelles en sont devenus un.

Reste qu’une étude à grande échelle, internationale donc, poserait un problème d’un autre niveau : qui aurait l’autorité pour décider d’une « expérience » susceptible d’affecter tous les autres?