Pour « reconnecter » science et société, il faut des ambassadeurs. La science n’en a produit que trop peu, et c’est en partie de sa faute si, dans nos sociétés modernes, beaucoup de choses —du cinéma hollywoodien jusqu’aux politiciens— semble imprégné d’un sentiment anti-science.

Le jugement est sévère et, à la lecture du titre du livre —Unscientific America— on pourrait croire qu’il ne s’adresse qu’aux électeurs de George W. Bush. Mais les problèmes évoqués sont bel et bien ceux de la plupart des pays riches :

- des enfants pour qui la seule image du scientifique est celle d’un nerd à lunettes; - des médias qui consacrent très peu d’espace à la science, voire encore moins qu’avant; - dans certains cas, un recul de l’importance sociale accordée à la science par rapport au boom des années 1950 et 1960; - des chercheurs dont les efforts de vulgarisation ne sont pas valorisés; - et des politiciens qui fuient les enjeux scientifiques comme la peste.

« Le but devrait être rien de moins que de redéfinir le rôle du scientifique dans les affaires publiques », écrivent le journaliste Chris Mooney et la biologiste Sheril Kirshenbaum —un objectif qui occupe une place importante dans leur livre et qui n’étonnera pas les lecteurs de leur blogue, qui les connaissent comme deux des fondateurs de l’initiative Science Debate 2008, qui réclamait un débat sur la science entre les candidats à la présidence.

L’implication en politique et, plus largement, dans la société, est d’autant plus urgente que « l’autre camp » —par exemple, ceux qui nient le réchauffement climatique— y est déjà, lui, et qu’il fait passer son message de façon terriblement efficace. « Trop de scientifiques ont intériorisé l’idée qu’ils doivent rester « au-dessus » de la mêlée ». Résultat, les élus sont submergés de lobbyistes qui, sur la base d’arguments pseudo-scientifiques, réussissent à leur vendre leur salade, sans contrepartie.

La politique n’est pas le seul champ de bataille dont la science soit désespérément absente. Les médias en sont un autre, et cette absence pourrait bien être le plus grand obstacle à « reconnecter » ces deux cultures, deux mondes, deux univers, parce que c’est d’abord par les médias que s’informent les gens. En particulier la télé, dont les chaînes de nouvelles offrent en moyenne... une minute de science par cinq heures!

Et ça n’est pas voué à s’améliorer à court terme, avec les coupures budgétaires qui, depuis les années 1980, handicapent de plus en plus le travail des journalistes. Or, ces contraintes du marché, disent Chris et Sheril, les scientifiques, en particulier les blogueurs, se devraient de mieux les connaître, avant de se livrer à du « media bashing ». Parce que si les scientifiques ne sont pas prêts à se battre pour qu’il y ait davantage de science dans leurs médias locaux, qui le fera?

On comprend mieux alors qu’ils insistent, vers la fin de ce trop court livre (130 pages de textes) sur leur concept d’ambassadeur. Carl Sagan, leur héros, fut un scientifique qui savait magistralement pénétrer « l’autre monde » —la télé, l’édition, les conférences et même le lobbyisme. Mais il y en a trop peu comme lui. Des formations à la vulgarisation et à l’implication politique pourraient faire partie intégrante de la formation du scientifique, mais ce ne serait qu’un premier pas. À l’heure où les États-Unis produisent plus de post-doctorats que le marché ne peut en absorber, pourquoi une partie de ces gens formés en science ne serait-elle pas poussée à se tourner vers l’écriture, les tournées des écoles, l’administration, les affaires publiques? « Notre modèle actuel ne permet pas à la plupart des esprits les plus doués de notre nation d’utiliser leur potentiel pour devenir les chefs de file de demain. »

Le livre est court, et il aurait gagné à creuser davantage cette piste des ambassadeurs, d’autant que les lecteurs non-Américains regretteront qu’une douzaine de pages aient été consacrées à un détour peu utile vers la religion. On comprend que les deux auteurs suggèrent aux plus virulents des athéistes de faire preuve « d’accommodements raisonnables » avec la religion, mais on aurait souhaité qu’ils soient aussi sévères à l’égard de la droite religieuse et de son attitude si « unscientific ».

Ceci dit, ceux qui seraient tentés de croire qu’avec Obama, ces problèmes relèvent du passé, ont droit à un avertissement :

« les scientifiques ne devraient pas miser leur futur, ou celui du pays, sur les aléas d’un changement d’administration. Ayant été douloureusement témoins de leur vulnérabilité politique, ils devraient travailler activement à atténuer celle-ci et à jeter des ponts vers les politiciens, plutôt que d’espérer que ces derniers viendront vers eux par devoir ou par intérêt. »