Il fut un temps où certains sceptiques du réchauffement climatique essayaient d'appuyer leur argumentaire sur des données solides. À présent, ils en sont réduits à éplucher des milliers de courriels et fichiers attachés obtenus illégalement... et trouvent dans des blagues d’un goût douteux la « preuve » que la Terre ne se réchauffe pas.

Dernier épisode d’un débat qui n’a rien de scientifique, l’attaque frontale des « enviro-sceptiques » prend l’allure d’une attaque contre la liberté d’expression : les scientifiques pourraient en arriver au point où ils ne pourront plus faire de commentaires incisifs sans que cela ne leur éclate au visage 10 ans plus tard.

L’histoire tourne autour d’un fichier de 160 megs de courriels allant de 1996 à 2009, qui a été dérobé du serveur de l’Unité de recherche sur le climat de l’Université East Anglia, en Angleterre. La blogosphère conservatrice en fait ses choux gras depuis jeudi (sous l'étiquette "climategate"), parce qu’elle affirme y avoir trouvé des preuves de malversations, de données dissimulées et même —l’horreur— des scientifiques qui osent laisser poindre leur irritation face à des blogueurs qu'ils jugent intellectuellement malhonnêtes. Conclusion virale dans la blogosphère conservatrice : le réchauffement climatique est un canular. Ou mieux encore, ces courriels annoncent « la mort de la science »!

En réplique, ce blogueur s’amuse à imaginer ce qui serait arrivé si les conservateurs de l’époque avaient analysé de la même façon la correspondance d’Isaac Newton :

Si vous détenez des actions dans les fabricants de télescopes, dans des compagnies qui utilisent le calcul différentiel et intégral, ou qui s’appuient sur les lois du mouvement, vous devriez les jeter MAINTENANT. Le complot derrière le mythe du calcul a été soudainement, brutalement et très délicieusement révélé, après la compilation et publication de livres complets contenant les correspondances privées de Newton.

Lorsque vous lisez certaines de ces lettres, vous réalisez pourquoi Newton et ses collaborateurs auraient préféré les garder confidentielles. Ce scandale pourrait bien être le plus gros scandale de la science de la Renaissance. Ces lettres suggèrent : complot, collusion pour cacher la vérité, manipulation de données, aveux en privé d’erreurs commises dans leurs déclarations publiques et plus encore.

Retour au 21e siècle. Les courriels qui tueraient soi-disant la science critiquent par exemple certaines recherches publiées (pour les initiés : Soon et Baliunas, 2003, Douglass 2008 ou McClean 2009), alléguant qu’elles n’auraient pas dû être publiées en leur état —un sujet qui a pourtant été maintes fois discuté dans la communauté scientifique. Phil Jones, directeur de l’Unité de recherche sur le climat, se retrouve plus souvent que ses collègues sur la sellette, notamment pour avoir employé le mot « astuce » (trick) pour « dissimuler le déclin » des températures (hiding the decline); ses adversaires y voient une preuve de dissimulation des données; ses défenseurs rappellent qu’il s’agit d’une expression courante lorsque des co-auteurs discutent du choix des données à retenir pour qu’un tableau soit parlant. Les données qui ne sont pas retenues pour le tableau ne sont pas « dissimulées », elles restent à la vue de tous.

Il existe effectivement une controverse autour de la publication de la totalité des données climatiques de l’Unité de recherche sur le climat d’East Anglia. C’est un problème propre à ce centre de recherche, et non aux autres à travers le monde.

« Si la seule réponse à l’énorme poids des preuves scientifiques » est d’extraire hors de leur contexte des courriels, cela démontre l’extrême faiblesse de leur argumentaire, lit-on sur Real Climate . Pour un fichier aussi énorme (160 megs couvrant 13 années de correspondances) censé mettre fin à un « canular » vieux de trois décennies, on se serait attendu à trouver des preuves éclatantes de falsification à grande échelle provenant non seulement d’East Anglia mais de toutes les autres universités de la planète, non seulement de la climatologie mais de toutes les autres disciplines...

En fait, conclut l’économiste blogueur Robin Hanson, cette montagne de courriels en révèle davantage sur le fonctionnement du monde académique que sur la science du climat : un univers où, surprise, les scientifiques sont des gens comme les autres, qui font des blagues, critiquent les autres, passent à travers de longs et douloureux processus d’édition, de réécriture et de relecture, et vivent des conflits.

Si vous saviez comment fonctionne le monde universitaire, cette nouvelle ne vous surprendrait pas, et ne changerait pas votre opinion sur le réchauffement climatique... Tout ceci prend l’allure d’un « scandale », uniquement à cause de l’image ouvertement idéalisée qu’entretient le public sur le monde académique.

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