La guerre contre les climatologues peut se comparer à d’autres épisodes scientifiques du 20e siècle, mais elle comporte un élément inédit : même aux heures les plus sombres de la guerre du tabac, jamais les compagnies de cigarettes n’ont essayé d’attaquer la crédibilité des recherches sur le cancer.

 

C’est ce qu’écrivait récemment l’historien des sciences américain Spencer Weart, qui s’est spécialisé ces dernières années dans l’histoire des recherches sur le climat (The Discovery of Global Warming, 2003). À ses yeux, les causes de cette acrimonie à l’égard des climatologues ne doivent pas être cherchées dans une politisation de la climatologie, dans le GIEC, ou dans Al Gore, mais dans l’histoire contemporaine elle-même :

 

Premièrement, le recul du prestige de toute forme d’autorité, dont les soi-disant organisations officielles. Deuxièmement, la grande expansion de la communauté scientifique doublée d’une interdisciplinarité croissante : ce sont des atouts, mais qui entraînent une faiblesse, à savoir qu’il n’y a plus de porte-parole scientifique universellement respecté (comme Millikan, Einstein ou même [Carl] Sagan... Troisièmement, le déclin du journalisme scientifique... Plusieurs des gens de médias qui tentent à présent d’expliquer la science, comme les reporters « météo » de la télévision, comprennent à peine de quoi ils parlent.

 

Ces attaques des dernières années contre la science du climat sont-elles aussi spontanées qu’elles en ont l’air? Ces dernières semaines, de plus en plus d’enquêtes lèvent plutôt le voile sur les accointances entre le géant du pétrole ExxonMobil, des groupes de réflexion de droite comme le Competitive Enterprise Institute ou la Fondation économique Atlas, qui alimentent en informations les chroniqueurs conservateurs, et des firmes de relations publiques comme APCO Worldwide.

À titre d’exemple, l’Unité de recherches sur le climat (CRU), en Angleterre, celle-là même qui a été victime d'un piratage de courriels en novembre dernier (ce qui a été surnommé le climategate), s’était retrouvée auparavant au coeur d’une avalanche de demandes d’accès à l’information. En vertu de la loi britannique, un chercheur doit consacrer 18 heures à chaque demande... même si, dans la plupart des cas, les données étaient déjà disponibles sur Internet! En juillet, 40 demandes étaient arrivées « de partout à travers le monde », chaque demandeur exigeant les données climatiques de cinq pays différents —40 demandes multipliées par cinq pays, total, les 200 pays du globe! Des demandes vraiment spontanées?

« Ils voulaient juste gaspiller notre temps. Ils voulaient nous ralentir », commente Phil Jones —qui a démissionné dans cette tourmente, le mois dernier. À moins, poursuit-il, que l’intention n’ait été de les irriter à un point tel que leur frustration éclaterait au grand jour —et c’est ce qui a émergé dans un des courriels piratés, avec cette allusion de Phil Jones à son refus d’envoyer les données à un certain Steve McIntyre, un des chefs de file de cette avalanche de demandes.

The Canadian Connection

Le parcours de McIntyre, un Torontois « climato-sceptique » qui a travaillé dans le secteur minier (et souvent présenté, à tort, comme un statisticien), et de son collègue économiste Ross McKitrick, de l’Université Guelph, près de Toronto, est une illustration de ces accointances. Bien qu’ils se consacrent à cette collecte de données depuis 2003, ils n’ont publié qu’une seule étude dans une revue à comité de révision par les pairs (Geophysical Research Letters, 2004). Leur notoriété vient plutôt de campagnes de relations publiques orchestrées par APCO, et d’invitations à des conférences.

McKitrick, révèle par exemple le blogue canadien Deep Climate, est déjà bien connecté à ces réseaux de droite lorsqu’il débute sa collaboration avec McIntyre en 2003 sous la forme d’un essai attaquant une soi-disant faiblesse du fameux « graphique-bâton de hockey » : un graphique de 1998 qui montre les températures plus ou moins stables du dernier millier d’années, s’achevant par une montée subite au 20e siècle : le tout épousant la forme d’un bâton de hockey couché. En 2005 et 2006, d’autres études confirmeront la justesse du graphique mais en attendant, en 2003, l’essai de McIntyre et McKitrick, dont la rédactrice en chef de Energy and Environment accepte de hâter la publication « pour des raisons politiques », leur vaut leur première d'une série d'invitations à un colloque de l’Institut Marshall —un institut qui, largement financé par Exxon, s’attaque depuis 1989 à la « théorie » du réchauffement climatique.

C’est également cet institut qui financera leur blogue. En 2004, leur seul article scientifique est accompagné d’une campagne de relations publiques... qui précède de deux semaines la parution! Le National Post et le Wall Street Journal —deux journaux identifiés à la droite conservatrice— en parlent avec un enthousiasme inhabituel.

Les racines

Ces accointances n’ont rien de secret. Ces dernières années, de nombreux journalistes ont mis à jour des documents de travail et des mémos dont les auteurs étaient fiers de décrire leur stratégie pour détourner le débat scientifique, comme celui-ci, écrit par le stratège républicain Frank Luntz, en 2000 :

 

Les électeurs croient qu’il n’existe pas de consensus sur le réchauffement climatique dans la communauté scientifique. Si le public en venait à croire que les questions scientifiques étaient réglées, son opinion du réchauffement changerait en conséquence. Par conséquent, vous devez continuer à faire du manque de certitude un objectif prioritaire du débat...

 

Le débat scientifique se referme [contre nous] mais n’est pas encore fermé. Il existe encore une fenêtre d’opportunité pour défier la science.

 

Auteur du livre récent Climate Cover-Up, James Hoggan décrit cette campagne ainsi :

 

Ce faux débat est essentiellement une campagne pour entretenir la confusion... Il prend place non dans la littérature scientifique, mais dans les grands médias. Alors les gens ont l’impression qu’il y a ce débat qui fait rage parmi les scientifiques du climat, ce qui, en fait, n’est pas vrai du tout.