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La guerre du climat: les stratégies

Pascal Lapointe, le 19 février 2010, 15h00

(Agence Science-Presse) La guerre contre les climatologues peut se comparer à d’autres épisodes scientifiques du 20e siècle, mais elle comporte un élément inédit : même aux heures les plus sombres de la guerre du tabac, jamais les compagnies de cigarettes n’ont essayé d’attaquer la crédibilité des recherches sur le cancer.

La guerre du climat: les stratégies
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La guerre du climat: les stratégies

Parmi les enquêtes publiées sur ces accointances douteuses, on notera les deux livres suivants:

Climate Cover-Up, par James Hoggan (2009)
et
Doubt is Their Product, par David Michaels (2008)

Et dans un tout autre registre, The Discovery of Global Warming (2003, édition révisée 2008), par l’historien Spencer Weart

Et ratissant plus large que la seule question du réchauffement climatique:
Denialism: How Irrational Thinking Hinders Scientific Progress (2009), par Michael Specter

C’est ce qu’écrivait récemment l’historien des sciences américain Spencer Weart, qui s’est spécialisé ces dernières années dans l’histoire des recherches sur le climat (The Discovery of Global Warming, 2003). À ses yeux, les causes de cette acrimonie à l’égard des climatologues ne doivent pas être cherchées dans une politisation de la climatologie, dans le GIEC, ou dans Al Gore, mais dans l’histoire contemporaine elle-même :

Premièrement, le recul du prestige de toute forme d’autorité, dont les soi-disant organisations officielles. Deuxièmement, la grande expansion de la communauté scientifique doublée d’une interdisciplinarité croissante : ce sont des atouts, mais qui entraînent une faiblesse, à savoir qu’il n’y a plus de porte-parole scientifique universellement respecté (comme Millikan, Einstein ou même [Carl] Sagan... Troisièmement, le déclin du journalisme scientifique... Plusieurs des gens de médias qui tentent à présent d’expliquer la science, comme les reporters « météo » de la télévision, comprennent à peine de quoi ils parlent.

Ces attaques des dernières années contre la science du climat sont-elles aussi spontanées qu’elles en ont l’air? Ces dernières semaines, de plus en plus d’enquêtes lèvent plutôt le voile sur les accointances entre le géant du pétrole ExxonMobil, des groupes de réflexion de droite comme le Competitive Enterprise Institute ou la Fondation économique Atlas, qui alimentent en informations les chroniqueurs conservateurs, et des firmes de relations publiques comme APCO Worldwide.

À titre d’exemple, l’Unité de recherches sur le climat (CRU), en Angleterre, celle-là même qui a été victime d'un piratage de courriels en novembre dernier (ce qui a été surnommé le climategate), s’était retrouvée auparavant au coeur d’une avalanche de demandes d’accès à l’information. En vertu de la loi britannique, un chercheur doit consacrer 18 heures à chaque demande... même si, dans la plupart des cas, les données étaient déjà disponibles sur Internet! En juillet, 40 demandes étaient arrivées « de partout à travers le monde », chaque demandeur exigeant les données climatiques de cinq pays différents —40 demandes multipliées par cinq pays, total, les 200 pays du globe! Des demandes vraiment spontanées?

« Ils voulaient juste gaspiller notre temps. Ils voulaient nous ralentir », commente Phil Jones —qui a démissionné dans cette tourmente, le mois dernier. À moins, poursuit-il, que l’intention n’ait été de les irriter à un point tel que leur frustration éclaterait au grand jour —et c’est ce qui a émergé dans un des courriels piratés, avec cette allusion de Phil Jones à son refus d’envoyer les données à un certain Steve McIntyre, un des chefs de file de cette avalanche de demandes.

The Canadian Connection

Le parcours de McIntyre, un Torontois « climato-sceptique » qui a travaillé dans le secteur minier (et souvent présenté, à tort, comme un statisticien), et de son collègue économiste Ross McKitrick, de l’Université Guelph, près de Toronto, est une illustration de ces accointances. Bien qu’ils se consacrent à cette collecte de données depuis 2003, ils n’ont publié qu’une seule étude dans une revue à comité de révision par les pairs (Geophysical Research Letters, 2004). Leur notoriété vient plutôt de campagnes de relations publiques orchestrées par APCO, et d’invitations à des conférences.

McKitrick, révèle par exemple le blogue canadien Deep Climate, est déjà bien connecté à ces réseaux de droite lorsqu’il débute sa collaboration avec McIntyre en 2003 sous la forme d’un essai attaquant une soi-disant faiblesse du fameux « graphique-bâton de hockey » : un graphique de 1998 qui montre les températures plus ou moins stables du dernier millier d’années, s’achevant par une montée subite au 20e siècle : le tout épousant la forme d’un bâton de hockey couché. En 2005 et 2006, d’autres études confirmeront la justesse du graphique mais en attendant, en 2003, l’essai de McIntyre et McKitrick, dont la rédactrice en chef de Energy and Environment accepte de hâter la publication « pour des raisons politiques », leur vaut leur première d'une série d'invitations à un colloque de l’Institut Marshall —un institut qui, largement financé par Exxon, s’attaque depuis 1989 à la « théorie » du réchauffement climatique.

C’est également cet institut qui financera leur blogue. En 2004, leur seul article scientifique est accompagné d’une campagne de relations publiques... qui précède de deux semaines la parution! Le National Post et le Wall Street Journal —deux journaux identifiés à la droite conservatrice— en parlent avec un enthousiasme inhabituel.

Les racines

Ces accointances n’ont rien de secret. Ces dernières années, de nombreux journalistes ont mis à jour des documents de travail et des mémos dont les auteurs étaient fiers de décrire leur stratégie pour détourner le débat scientifique, comme celui-ci, écrit par le stratège républicain Frank Luntz, en 2000 :

Les électeurs croient qu’il n’existe pas de consensus sur le réchauffement climatique dans la communauté scientifique. Si le public en venait à croire que les questions scientifiques étaient réglées, son opinion du réchauffement changerait en conséquence. Par conséquent, vous devez continuer à faire du manque de certitude un objectif prioritaire du débat...

Le débat scientifique se referme [contre nous] mais n’est pas encore fermé. Il existe encore une fenêtre d’opportunité pour défier la science.

Auteur du livre récent Climate Cover-Up, James Hoggan décrit cette campagne ainsi :

Ce faux débat est essentiellement une campagne pour entretenir la confusion... Il prend place non dans la littérature scientifique, mais dans les grands médias. Alors les gens ont l’impression qu’il y a ce débat qui fait rage parmi les scientifiques du climat, ce qui, en fait, n’est pas vrai du tout.

4 commentaires

Portrait de Bruno Geoffroy

Combats de rue

En France, la résistance contre les climato-sceptiques s'organise. Les climatologues et autres scientifiques répliquent en mode médiatique et combattent sur le seul champ de bataille valable, celui des faits. Un terrain que certains sceptiques auraient dû mieux appréhender pour préparer leur campagne de relations publiques.

Pour lecture, deux plats de résistance à déguster entre la poire et le dessert...

http://www.slate.fr/story/19401/les-climatologues-francais-combattent-allegre-avec-ses-propres-armes

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/03/claude-all%C3%A8gre-accus%C3%A9-de-falsification-par-h%C3%A5kan-grudd.html

Portrait de Visiteur

Les intentions des compagnies comme Exxon semblent évidentes pour tous, c'est-à-dire, permettre à une compagnie qui contribue largement au réchauffement climatique, de ne pas être ostracisée du domaine de l'énergie par le public et d'augmenter leurs profits pour le temps auquel il leur est possible de conserver la confusion. Par contre, pourquoi le public se complait t-il à les croire ? C'est vrai que vous sommes dans une société qui nous surcharge d'informations sans arrêt mais tout de même... accepter le réchauffement climatique signifie t-il pour eux des changements de mode de vie trop difficiles ? Est-il associé avec une baisse du niveau de confort, un baisse du niveau de natalité et un crash boursier (après tout, notre système économique est basée sur une augmentation constante du nombre d'humains) ? Plutôt,est-ce un blocage volontaire pour s'empêcher de penser que nous nous avançons vers une mortalité et une souffrance humaine dû au réchauffement si rien n'est fait, ce qui leur est trop difficile à supporter ? Ou la fatalité d'accepter l'impact que nous avons sur les autres espèces ? D'une manière ou d'une autre, nous n'avons pas formé une masse de citoyens critiques et rationnels qui séparent informations utiles et nécessaires avec les actions qui s'imposent de ce qu'ils aimeraient croire, veulent croire ou peuvent facilement croire... Les compagnies telles Exxon sont à blâmer... mais rétrospectivement, que pouvons nous améliorer socialement pour le futur ?

Portrait de Daniel Paquet

Si je comprends bien, les attaques contre la «science véritable» seraient le fait d'un complot de la droite...

Il me semble avoir déjà lu cela ailleurs: Le "professeur aux pieds nus".