L’un des arguments des promoteurs du gaz de schiste —moins de gaz à effet de serre que le charbon ou le pétrole— est en train de s’effriter : on aurait sous-estimé le gaz qui fuit au moment de l’extraction.

L’idée plane en fait depuis longtemps, mais c’est un calcul qui n’est pas facile à faire. L’enjeu : pour mesurer « l’empreinte » du gaz de schiste —par rapport au pétrole ou au charbon— il ne suffit pas de calculer les émissions des industries ou des maisons chauffées au gaz naturel (si on se contente de ça, le bilan est favorable au gaz). Il faut aussi calculer tout le processus : forage, extraction, transport par camions de millions de litres d’eau, etc.

Or, déjà que ces analyses dites du « cycle de vie » sont difficiles à faire, voilà qu’en plus, il faudra y ajouter des fuites. Selon l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), les fuites de méthane dans les puits de forage de gaz en général seraient le double de ce qui avait été estimé en 2010. Et si on n’analyse que les opérations autour du gaz de schiste —la « fracturation hydraulique »— les fuites de méthane seraient 35 fois supérieures à ce que l’EPA avait précédemment estimé.

Le méthane, soulignent tous les médias américains depuis deux jours, est un gaz à effet de serre beaucoup plus dommageable que le CO2, parce qu’il reste plus longtemps dans l’atmosphère; selon ces estimations, une tonne de méthane serait l’équivalent de 21 tonnes de CO2.

Ces nouvelles estimations de l’EPA américaine ont un écho au Québec, à plus petite échelle : au début du mois, il était révélé que des fuites de gaz avaient été détectées dans la plupart des 31 puits de gaz de schiste inspectés par le ministère des Ressources naturelles.

Ces fuites peuvent ne pas être dangereuses pour les gens habitant à proximité, mais multipliées par des milliers de puits à travers l’Amérique du Nord, elles apportent une contribution tangible à ce que nous expédions dans l’atmosphère : selon l’EPA, les fuites de méthane des opérations de gaz en général (pas juste le gaz de schiste) équivalent aux émissions de 35 millions d’automobiles par année. L’EPA publie également une estimation de la Banque mondiale : 20% des émissions de méthane causées par l’homme dans le monde proviennent de l’exploitation de gaz, et cette proportion ne cesse d’augmenter.

Au bas de l’échelle de l’efficacité

Il en faudra plus pour ébranler l’industrie du gaz, parce que même cette évaluation ne suffit pas à rendre le gaz naturel « plus polluant que le charbon ». Du moins, dans certaines circonstances : selon le magazine Pro Publica, « l’avantage du gaz naturel demeure seulement lorsqu’il est brûlé dans les installations les plus modernes et les plus efficaces ».

Le problème, ajoute aussitôt le magazine —auquel on doit une série de reportages levant le voile sur la face sombre du gaz de schiste— c’est que ces installations « modernes et efficaces » sont loin d’être la norme :

Environ la moitié des 1600 centrales au gaz des États-Unis opèrent au bas de l’échelle de l’efficacité. Et même avant que l’EPA ne révise ses données, ces centrales étaient à peine 32% plus propres que le charbon, selon une analyse du cycle de vie de Paulina Jaramillo [de] l’Université Carnegie Mellon. À présent que l’EPA a doublé ses estimations d’émissions, les avantages sont encore plus minces.

Quelle énergie pour quel avenir?

Ce qui ramène à l’avant-plan la question fondamentale : quelle place devrait occuper le gaz de schiste, dans les prochaines décennies, aux côtés du charbon, du pétrole ou de l’éolien? Aux États-Unis, ses partisans auront du mal à justifier la construction de centrales au gaz si l’avantage sur le pétrole se révèle de plus en plus faible.

D’un autre côté, « faible avantage » est mieux que « pas d’avantage du tout ». Dans une perspective plus globale, la construction de centrales au gaz pourrait être vue comme une solution temporaire, pour remplacer les centrales au charbon vieillissantes, en attendant que l’éolien ou le solaire ne deviennent compétitifs. Si l’industrie du gaz en général (incluant le gaz de schiste) acceptait de se soumettre à des normes plus sévères pour éliminer les fuites, cela ferait une différence tangible et mesurable sur la quantité de méthane expédié dans l’air.