Le malheur des jardiniers fait le bonheur des chercheurs! Une équipe de l'Université Laval cultive depuis 2010 des pissenlits russes dont ils récoltent le latex... dans l’espoir de faire naître une industrie québécoise du caoutchouc!

Le pissenlit russe est en apparence semblable à celui que méprisent une majorité de jardiniers, mais l'équipe dirigée par Jacques-André Rioux y voit une véritable mine d’or. Le liquide blanchâtre que contient sa tige —le même qui tache les mains et les vêtements lorsqu’on coupe la fleur— contient une grande concentration de latex. Et donc une source de caoutchouc en puissance.

Le caoutchouc qu’on retrouve dans les objets du quotidien est majoritairement d’origine synthétique, mais on craint que la source naturelle, le latex extrait d'un arbre, l'hévéa, soit menacée par un champignon. Les chercheurs se rabattent donc sur le Taraxacum kok-saghyz.

Les racines du pissenlit russe peuvent contenir jusqu’à 20% de leur poids en latex, indique le professionnel de recherche Martin Trépanier. La concentration de latex dans la fleur oscille entre 8% et 10% sans qu’aucune modification génétique ne soit apportée, ce qui est exceptionnel, indique-t-il.

Médecine verte

Une partie du secret du Taraxacum kok-saghyz réside dans la longueur de la chaîne de ses molécules d’isoprène, la substance qui peut se polymériser en caoutchouc. Elle est «aussi longue que celle de l’hévéa», explique le scientifique.

De plus, ses protéines seraient moins allergènes que celles de l’hévéa. Un avantage qu’on souligne en pensant aux réactions allergiques qui surviennent avec les cathéters et les préservatifs en latex, entre autres, rappelle Martin Trépanier. D’ailleurs, le nouveau caoutchouc sera d'abord voué à un usage médical, prévoit-il. Le caoutchouc «est déjà le meilleur matériau pour ce domaine, mais les allergènes limitent son utilisation».

Actuellement, on réserve surtout le caoutchouc naturel aux pneus d'avion. Mais la sève du pissenlit pourrait également se retrouver dans les voitures de demain. Ford a annoncé en mai sa collaboration avec l'Université de l’État de l’Ohio pour la création de garnitures intérieures et de pneus. Les chercheurs de l'Université Laval «discutent» pour leur part avec Goodyear.

Envahisseur russe?

Mais il ne faudrait pas s’attendre à ce que le pissenlit russe colore les champs au printemps prochain. «On ne peut pas le faire fleurir avant d’avoir prouvé à l’Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) qu’ils ne présentent pas de potentiel envahissant», explique M. Trépanier. Cependant, considérant que le Taraxacum kok-saghyz poussait déjà dans les champs de Sainte-Clotilde-de-Chateauguay pendant la Première Guerre mondiale —à un moment où on cherchait à développer avec la Russie une source de caoutchouc alternative à celle compromise par les conflits— il se serait déjà mêlé à la flore québécoise s’il avait présenté un potentiel envahissant, estime le scientifique.

Entretemps, les chercheurs de l’Université Laval ont pour mission d’apprendre à domestiquer la plante. Les données seront transmises au Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. Un important consortium de chercheurs s’active par ailleurs en Europe. Près de nous, l’Université de Guelph en Ontario partage ses découvertes avec l'Université Laval.

Correction: Une version antérieure de ce texte indiquait Paul-André Rioux. Nos excuses.