Existe-t-il des arguments rationnels pour interdire la publication d’une recherche scientifique? Depuis quelques semaines, les experts en virus débattent de censure. Nom de code: H5N1.

Tout a commencé en septembre, lorsqu’ont circulé les premières informations sur des résultats de recherche surprenants, mais inquiétants: en laboratoire, deux groupes distincts ont produit une souche de grippe aviaire —le virus H5N1— qui s’avère hautement transmissible entre des furets. Ce qui, dans l’arbre généalogique, peut signifier que la transmission de ce virus entre humains soit soudain à deux doigts d’être possible.

Interrogé par Science en novembre, le virologue Ron Fouchier, du Centre médical Erasmus, aux Pays-Bas, déclarait alors «calmement» que son équipe avait «probablement un des plus dangereux virus qu’on puisse créer». Un virus qui, ajoutait le journaliste de Science, «pourrait changer l’histoire du monde s’il était libéré».

Ce qui était précisément la raison pour laquelle Fouchier et ses collègues voulaient publier les résultats: afin que d’autres scientifiques puissent comprendre comment fonctionne ce virus génétiquement modifié, et qu’ils travaillent à une parade —un vaccin, un médicament— au cas où les choses tourneraient mal.

Le 20 décembre, après bien des discussions de coulisses, il était plutôt décidé, d’un commun accord entre le gouvernement américain, les chercheurs néerlandais et américains et les revues Nature et Science —où les deux études sont en instance de publication— que les articles seraient publiés mais que les données les plus «sensibles» seraient mises sur la glace jusqu’à nouvel ordre.

Les représentants des deux équipes de chercheurs, qui avaient été avisés dès le 30 novembre, ont accepté «à regrets» de réviser leurs textes, en les élaguant des informations visées, mais n’ont pas manqué de souligner leur mécontentement.

Sage décision ou censure dangereuse?

Entrent en collision deux enjeux: la sécurité du public et la liberté de chercher. L’organisme américain derrière cette recommandation d’interdire —il n’a pas le pouvoir de l’imposer— le National Science Advisory Board for Biosecurity (NSABB), dont le chef, Paul Keim, est un généticien microbiologiste, invoque le risque que ces résultats ne tombent entre les mains de terroristes.

Le NSABB a recommandé que les conclusions générales relatives à cette nouvelle découverte soient publiées, mais que les manuscrits n’incluent pas les détails méthodologiques et autres qui pourraient permettre la reproduction des expériences par ceux qui auraient pour but de faire du mal.

L’équipe néerlandaise n’était pas inconsciente du risque: Ron Fouchier racontait en novembre avoir «consulté largement» avant de soumettre l’article pour publication, en plus d’avoir demandé, et obtenu, l’accord du National Institutes of Health des États-Unis, son organisme subventionnaire.

Mais les plus virulents opposants à cette non-publication rétorquent que si on avait voulu éviter cette découverte, il aurait fallu mettre des freins à la recherche avant. À présent, le chat est sorti du sac et la meilleure défense contre le bioterrorisme, allègue le virologue Steffen Mueller, c’est la transparence: «je préfère beaucoup plus me battre contre un démon que je connais que contre un démon que je ne connais pas».

Ces opposants apportent aussi un autre bémol: «reproduire» un virus est beaucoup plus difficile que le mot ne le laisse croire, et même avec un gros budget de recherche, un terroriste n’aurait pas la partie facile. Comme l’écrit le biologiste Michael Eisen (voir encadré): «il n’est pas clair si le plus gros risque posé par le virus physiquement créé par Fouchier» réside dans la possibilité qu’il s’échappe du laboratoire ou qu’il soit reproduit par quelqu’un doté de mauvaises intentions. Mais pour l’instant...

...j’ai beaucoup plus peur du vrai virus qui dort à Rotterdam... Si j’étais un terroriste, le voler me semblerait beaucoup plus facile que de le recréer à partir d’un article dans Science.

À qui donner le pouvoir?

Il y a des années qu’une poignée de chercheurs et d’experts en sécurité militent pour la création d’une instance internationale d’évaluation des risques de pandémies. Une telle instance aurait attribué une note «hautement préoccupante» aux recherches dont il est question ici. Mais, ultimement, qui aurait eu le pouvoir d’en interdire la publication? La plupart des pays n’ont pas de telles réglementations, au-delà des vérifications d’usage des mesures de sécurité d’un laboratoire.

Quant au NSABB, il n’a pas non plus un tel pouvoir. Il avait été créé en 2004 dans la foulée de la psychose d’une attaque à l’anthrax, puis de la création, en 2002, d’une version génétiquement modifiée du virus de la polio. Depuis 2004, il n’a révisé que six recherches, se défend Paul Keim, et c’est la première fois qu’il recommande la mise sous le boisseau d’une partie des données.

Mais une des craintes exprimées par l’équipe néerlandaise, c’est qu’à présent que cette nouvelle recommandation a été acceptée par toutes les parties, cela donnera du poids à de futures recommandations.

Avait-on vraiment besoin de cette recherche?

Les travaux de l’équipe néerlandaise dirigée par Ron Fouchier, de même que ceux de l’équipe américaine, dirigée par le virologue Yoshihiro Kawaoka de l’Université du Wisconsin, ne sont que deux parmi plusieurs qui, depuis qu’une mutation dévastatrice de la grippe aviaire a surgi dans l’actualité en décembre 1997, visent à répondre à une grave question: la grippe aviaire —qui, pour l’instant, peut se transmettre de volaille à humain, mais pas d’humain à humain— pourrait-elle déclencher un jour une pandémie chez nous? Pour y répondre, il faut explorer le génome et les mutations de la grippe aviaire, et pour explorer les mutations, il faut peut-être que les microbiologistes en créent eux-mêmes.

La réponse mitigée de l’éditeur de la revue Science —qui se plie aux recommandations du NSABB, mais temporairement— illustre combien le débat est loin d’être réglé:

Les éditeurs de Science évalueront la meilleure façon de procéder. Notre réponse dépendra beaucoup des futures démarches du gouvernement américain pour mettre en place un programme écrit et transparent visant à s’assurer que toute information omise d’une publication soit fournie à tous les scientifiques responsables qui le demanderont, dans le cadre de leurs efforts légitimes pour améliorer la santé publique et la sécurité.