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La psychologie en mal de science

Agence Science-Presse, le 12 novembre 2012, 23h50

(Agence Science-Presse) Les psychologues n’ont jamais cru que leur discipline était une science exacte, mais il y a tout de même des limites. À peine 1% de leur littérature scientifique est composée d’expériences qui ont pu être reproduites —dont la moitié, par le même chercheur.

La psychologie en mal de science
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La psychologie en mal de science

À lire:

- Perspectives on Psychological Science, dossier spécial: Replicability in Psychological Science: A Crisis of Confidence?, novembre 2012.

- Matthew C. Makel et al., «Replications in Psychology Research. How Often Do They Really Occur?», Perspectives on Psychological Science, novembre 2012.

Autrement dit, moins de un demi pour cent des recherches publiées en psychologie ont pu faire l’objet d’une reproduction indépendante, par un second chercheur. Ce qui est gênant, et constitue un des aspects de la crise de crédibilité qui frappe cette discipline, particulièrement depuis deux ans:

  • l’Américain Lawrence Sanna et le Néerlandais Dirk Smeeters, accusés cet été d’avoir trafiqué leurs données statistiques;
  • une analyse, en 2011, des « faux positifs » en psychologie, qui conclut à quel point il est facile pour un chercheur trop subjectif de trouver dans ses données celles qui lui «prouvent» qu’il a raison;
  • un débat acrimonieux autour de la remise en question d’une expérience «classique» de 1996, et citée plus de 2000 fois depuis, mais jamais reproduite;
  • et le psychologue social Daryl Bern, de l’Université Cornell qui, en 2011, publie dans le Journal of Personality and Social Psychology une étude prétendant avoir observé un pouvoir de prédire l’avenir; trois équipes indépendantes tentent de reproduire ses résultats, aucune n’y parvient... mais elles ont du mal à publier, se heurtant à des revues qui ne veulent pas publier de «résultats négatifs».

Dans son édition de novembre, la revue Perspectives on Psychological Science frappe un grand coup, avec 18 articles consacrés à cette crise de confiance —ou «crise de la reproductibilité». «La fréquence à laquelle des erreurs apparaissent dans la littérature psychologique n’est pas connue, écrivent les deux éditeurs, mais plusieurs faits suggèrent qu’elle est désagréablement élevée.»

Comme le soulignent Harold Pashler et Christine Harris, de l’Université de Californie, dans un article qui pose comme question «la crise est-elle exagérée», nul ne nie qu’il soit difficile de reproduire à la perfection une étude sur des comportements —parce que les humains ne sont pas aussi simples que des souris de laboratoire. Mais s’il faut qu’on utilise cet argument comme prétexte pour rejeter une étude X qui n’est pas parvenue à reproduire les résultats d’une étude Y, ou pire, s’il faut que des fraudeurs se servent de cet argument pour passer entre les mailles du filet, c’est «toute la crédibilité de la psychologie actuelle» qui en prend pour son rhume, écrit John Ioannidis, de l’Université Stanford, dans son commentaire. Ioannidis est un biostatisticien qui s’est spécialisé, ces dernières années, dans des études sur la crédibilité... des études.

Deux pistes de solutions parmi d’autres : encourager des recherches «concurrentes» où une équipe mènerait parallèlement la même expérience qu’une autre. Et surtout, rendre toutes les données publiques. Deux pistes qui ne serviraient pas qu’à la psychologie...

8 commentaires

Portrait de patricedusud

Ce qu'il y a d'ennuyeux dans ces critiques, probablement partiellement fondées, c'est qu'elles jettent un discrédit sur la psychologie moderne qui se veut expérimentale par opposition aux psychanalystes qui refusent toute référence à la preuve de l'efficacité de leur approche...
Il y a des millions de personnes en souffrance qui trouvent soutien, écoute et parfois même sinon guérison du moins amélioration significative (les résultats récurrents des TCC sur les phobies par exemple) auprès de professionnels de santé.
La difficulté de l'expérimentation sur des humains et de la reproductibilité des résultats ne doit pas aboutir à la disqualification des outils utilisés par les psychologues pour traiter leurs patients.
J'ai en mémoire des études en double aveugles sur certaines techniques (comme le tapotement) démontrant l’inefficacité "scientifique" de ces approches.
Il n'empêche que l'effet "placebo" est toujours possible, en particulier en psychologie.
Ces "rituels" peuvent apporter un "étayage" à des personnes fragiles alors qu'il est prouvé qu'ils n'ont aucun effet comme d'ailleurs l’homéopathie.
Les interactions entre le psychique et le physique sont encore un grand mystère.
Il est difficile, à l'inverse d'un vaccin ou d'un médicament, de dénouer les rouages de l'action de telle ou telle approche thérapeutique en psychologie.

Portrait de Antoine Bonvoisin

Bonjour,
Il me semble que l'article remet en question la reproductibilité et la crédibilité des recherches en psychologie, plutôt que les pratiques des professionnels de santé. Bien que cela puisse porter à confusion, ces deux domaines sont bien différents

Portrait de patricedusud

Vous avez raison sur les deux tableaux :
oui l'étude remet en question la reproductibilité (si difficile lorsqu'il s'agit de patients éminemment subjectifs par nature) et d'une manière corrélative dont on peut discuter la crédibilité.
oui, et c'est le point qui est l'objet de mon post, cet article peut prêter à confusion.

Portrait de JeanD

Il y a deux dimensions à cette question :
1/ La psychologie expérimentale vise quel objet ? Il est peut être difficile de faire des "expériences" si l'on ne sait pas précisément définir l'objet d'une science... qui plus est sociale (le temps social n'y est pas indifférent comme en physique) et donc historique.
2/ La difficulté ne vient-elle pas aussi de l'imprécision d'un nombre incalculable de concepts de cette psychologie mal dégagés de la psychologie populaire ? Si l'on veut mesurer, on a intérêt à savoir (définir) ce que l'on mesure ! Or depuis Fechner qu'a-t-on mesuré au juste ?

Pas étonnant qu'on n'arrive pas à reproduire les expériences, c'est le contraire qui serait étonnant : que deux "expériences" dans des cultures différentes, à des époques différentes donnent les mêmes résultats. C'est déjà difficile avec les rats...

L'avenir d'une psychologie produisant un discours scientifique ne passe toujours pas par un décalque des expériences physiques ou par une mathématisation même statistique. Elle passe par le dégagement des processus de développement de la personnalité, par la détermination des événements biographiques critiques, par la compréhension de l'intériorisation des rapports sociaux et de la culture (langage, outils, art, etc.).

Toutes choses qui sont directement dépendantes des cultures et des époques historiques, à l'opposé de la pseudo scientificité d'expériences de laboratoires qui veulent croire qu'il est possible de s'abstraire de la culture et d'un temps historique donné. Combien de fois faudra-t-il faire la preuve que c'est impossible ?

Portrait de asp

Merci pour ces observations. Précisons qu'il y a l'objet au sens large —l'humain dans toute sa complexité— et il y a l'objet spécifique à chaque expérience. Imaginons par exemple une expérience en psychologie expérimentale qui dit que lorsqu'on évoque la vieillesse par tel et tel mot-clef, les "cobayes" ont ensuite tendance à marcher plus lentement. Si c'était vrai, voilà une expérience qui devrait être facile à reproduire, non?

Portrait de JeanD

Très intéressant ! C'est justement le type d'expérience impossible !
Reprenons :
1/ Qui évoque ? Comment ? Des mots, des images, un comportement exemple.
2/ Qui est "cobaye" ? Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, sont-ils fatigués, en forme, à quel peuple appartiennent-ils ?
3/ La "vieillesse" c'est quoi ? pour qui ? à partir de quel âge ? Typiquement une notion datée historiquement, dépendante du mode de vie, de l'âge de la retraite et de bien d'autres choses encore. C'est une notion sociale avant d'être une notion psychologique (je me sens jeune dans ma tête même si mon corps a une apparence âgée, qui a vécu !)
3/ "Marcher lentement" n'est pas un marqueur universel de la vieillesse ! Des civilisations considèrent la hâte comme un manque de dignité non de faiblesse ou de vieillesse. C'est un comportement social, lui aussi daté historiquement.

Alors même si sur Time Square ou sous la Tour Eiffel vous obtenez une "réponse" à 80 % avec indice de pertinence à un sur un million, qu'aurez-vous découvert en psychologie ? N'importe qui faisant l'expérience dans un village Papou ou sur la place d'un village japonais ou chinois obtiendra un autre comportement, dans dix ans aussi !

Voilà, que mesure-t-on quand on s'intéresse à l'humain dans toute sa complexité ? Il ne faut pas commencer par le réduire (l'humain), par des questions qui relèvent tout au plus des sondages de la presse people (psychologie populaire !), ce qui est le cas de la plupart des questions de la dite psychologie expérimentale. Il faut certainement s'intéresser à une anthropologie historique qui sache penser à la fois l'évolution des sociétés et celle des personnalités. Ce qui n'est pas une petite affaire mais probablement celle du XXIe siècle, si les petits cochons ne nous mangent pas avant sa fin.

Portrait de asp

Qui aura pour tâche de décréter que c'est impossible? L'expérience en question, depuis sa publication en 1996, a été citée plus de 2000 fois. Ça fait pas mal de gens qui la prennent au sérieux. Soit nous décrétons de concert que la psychologie expérimentale ne peut pas exister, et alors tout le questionnement qui fait l'objet de l'article ci-haut n'a plus de raison d'être, soit nous acceptons qu'une partie de la discipline peut accoucher de recherches expérimentales qui tendent vers la reproductibilité, et alors, il faut s'inquiéter que seulement un demi pour cent s'y soit adonné...

Portrait de JeanD

"Qui aura pour tâche de décréter que c'est impossible? "
Votre article paraissait apporter une bonne illustration... je l'ai donc mal lu ?

"citée plus de 2000 fois"
Là, je m'excuse, mais citer ne veut pas dire approuver... ni comprendre... ni être reproductible !
Un consensus sur une expérience n'est pas une démonstration de sa vérité... il y plein de gens autour de moi qui jurent que les cygnes noirs n'existent pas...

"la psychologie expérimentale ne peut pas exister"
Ce que je ne dis pas ! Je dis que si elle veut exister en produisant autre chose que des truismes construits sur une psychologie populaire mal dégrossie, il faut qu'elle fasse autre chose, pas plus ou plus longtemps jusqu'à tendre à l'infini vers une vérité, autre chose dont je donnais quelques pistes. Certes très générales, il faudrait un pavé de quelques milliers de pages pour poser le problème dans toute sa rigueur, ce qui dépasse les limites de ce commentaire.

"un demi pour cent s'y soit adonné"
Normal ! En théorie une expérience véritable de psychologie est irreproductible : pour cela il faudrait éliminer (réduire) certains paramètres et personne ne sait quels sont ceux qui sont pertinents et quels sont ceux qui peuvent être neutralisés. Combien de fois il est possible de rencontrer deux personnes qui ont apparemment vécu les mêmes événements plus ou moins dramatiques et qui pourtant ont ensuite deux vies totalement différentes voire opposées ? Tant qu'on ne peut dire de manière qualitative ceci est important, déterminant, ceci ne l'est pas dans telles conditions, toutes les expériences seront irreproductibles. Voilà ce que je dis.
Les psychologues expérimentaux calquent leurs raisonnements sur les sciences dures en croyant tenir là la bonne méthode mais comme ils ne sont pas masochistes, ils ne vont pas reproduire des expériences en sachant que les résultats vont être significativement différents de l'expérience princeps !
Et s'il leur arrive de le faire, ils ne les publient pas, car l'expérience princeps citée des milliers de fois devient un paradigme incontestable à moins d'être un pape, pardon un psychologue médiatique reconnu... ce que je ne suis pas ! Il est alors facile de comprendre pourquoi la psychologie expérimentale n'est pas parvenue en plus d'un siècle et demi à produire des résultats cumulables.
Heureusement que les neurosciences pourront un peu déblayer le terrain, mais sans trop d'illusions car la qualité des résultats va dépendre de la qualité des questionnements... donc retour à la case départ ! Avec une palanquée encore plus grande de questions maltraitées.