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Dossier: La loi et la science

Un expert est-il responsable d’un séisme?

Je vote pour la science, le 27 novembre 2012, 13h36

(Agence Science-Presse) Six ans de prison à des sismologues italiens. Est-ce le rôle des experts face au politique qui serait en train d’être redéfini? Gare à vous si vous vous trompez dans vos estimations...

Un expert est-il responsable d’un séisme?
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Un expert est-il responsable d’un séisme?

Pierre Noreau, « Science, mesure et démesure », Découvrir, novembre 2012.

À lire aussi, le jugement provocant de David Ropeik —expert en communication de risque— dans le Scientific American : Un jugement non contre la science, mais contre un échec de la communication

La condamnation de L’Aquila : créer des bouc-émissaires fera encore plus de victimes (The Guardian)

Italian court finds seismologists guilty of manslaughter (Nature)

L’émission Du grain à moudre, à France Culture (29 octobre) : De quoi les scientifiques sont-ils responsables?

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Le 22 octobre, le juge Marco Billi a en effet envoyé une onde de choc —sans jeu de mots— dans le monde scientifique en condamnant six sismologues, et un directeur adjoint de la protection civile italienne, pour «homicide par imprudence». Leur crime : le tremblement de terre qui, trois ans et demi plus tôt, a fait 309 morts à L’Aquila.

Certes, comme l’a résumé entre autres le Scientific American, ces experts n’ont pas été condamnés parce qu’ils n’ont pas su prédire un séisme, mais parce que l’information sur les risques a été mal communiquée. Sauf que pour le profane, la frontière est mince : comment «bien» communiquer une information par essence incertaine? Si l’évacuation avait été recommandée, et qu’il n’y avait pas eu de séisme, ces experts auraient-ils pu être également poursuivis ? En fait, quel est exactement le rôle des experts en pareille situation, coincés entre une population inquiète et des autorités indécises?

C’est la question que nous posons cette semaine à nos deux invités. Tous deux se montrent inquiets des répercussions de ce jugement, pas uniquement sur les sismologues : quel scientifique voudra donner son opinion s’il risque de finir en prison? Et à quand un jugement du même genre en Amérique du Nord, continent que l’on dit davantage propice à de telles poursuites?

Nos invités :

  • Fiona Darbyshire, sismologue, professeur au département des sciences de la Terre de l’UQAM et membre du GEOTOP.
  • Pierre Noreau, juriste, professeur au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal. Il a écrit un texte à la suite de ce jugement.

En musique: We Float, par My First Earthquake, un groupe électro-band de San Francisco.

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Je vote pour la science est diffusée le mardi à 11h à Radio Centre-Ville (102,3 FM Montréal). Vous trouverez sur cette page des liens vers les émissions des saisons précédentes. Pour en savoir plus sur l'initiative Je vote pour la science, rendez-vous ici. Vous pouvez également nous suivre sur Twitter et nous télécharger sur iTunes.

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Transcription de la première partie

Isabelle Burgun (IB) : Pascal, le mois dernier, un tribunal italien a infligé une peine de six ans de prison à des sismologues. Une histoire qui, vue d’ici, a semblé complètement aberrante. Ils ont été condamnés à la prison à cause d’un tremblement de terre.

PL : Le 22 octobre en effet, le juge Marco Billi a condamné six sismologues, c’est-à-dire des experts en séismes, ainsi qu’un fonctionnaire de la protection civile italienne. Il les a condamnés à sept années de prison chacun, pour homicide involontaire ou pour être exact « homicide par imprudence » . http://www.scientificamerican.com/article.cfm?id=italian-scientists-get

Ils n’ont pas utilisé d’armes à feu, ils n’ont poignardé personne : ils ont plutôt été accusés en rapport avec un tremblement de terre qui avait dévasté la ville de L’Aquila il y a trois ans et demi, le 6 avril 2009. Un séisme de 6,3 sur l’échelle de Richter qui avait fait 309 morts et plus de 50 000 sans abris.

IB : Bon, il faut souligner que la vraie raison pour laquelle ils ont été condamnés, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas prédit ce séisme. L’accusation était plus subtile que ça. On aura l’occasion d’y revenir tout à l’heure. Mais il n’empêche que c’est comme ça que plusieurs l’ont interprété?

PL : C’est parce que l’accusation a reproché à ces experts, en gros, d’avoir minimisé les risques. Il y avait eu des petites secousses sismiques pendant les semaines précédentes, et ces experts auraient, selon l’accusation, donné un faux sentiment de sécurité aux gens de L’Aquila. Du moins, à une trentaine d’entre eux qui, selon l’accusation, ne seraient pas restés chez eux si l’information diffusée avait été différente. Et donc, ils ne seraient pas morts quand leur maison s’est écroulée.

IB : Mais ça pose la question de la responsabilité du scientifique : un sismologue peut-il être tenu responsable des décès causés par un tremblement de terre? Un scientifique qui intervient sur la place publique peut-il être tenu responsable s’il a mal communiqué l’information sur le risque? Ou si le risque a été mal calculé? Ou si le risque a été mal vulgarisé? Si c’est ça, on va voir plein de scientifiques qui n’oseront plus parler aux médias...

PL : Sitôt la décision rendue, toutes ces questions que tu poses, ce sont celles qu’ont posé plein d’associations de scientifiques dans le monde, qui ont également publié des messages de protestations, et qui se sont portés à la défense des sismologues. En gros, la plupart des gens ne comprennent pas comment le juge a pu en arriver à cette décision.

Faut vraiment revoir le fil des événements pour comprendre au moins ce qui a poussé les familles des victimes à poursuivre ces six experts, de même que la 7e personne, le représentant de la protection civile italienne —celui-là joue un rôle important dans l’histoire.

IB : Oui, dans cette histoire, il y a d’abord une conférence, et ensuite une conférence de presse.

PL : Le 31 mars 2009, donc 6 jours avant le tremblement de terre, la Commission italienne des grands risques s’était réunie à L’Aquila, pour faire le point sur les petites secousses sismiques que venait alors de connaître la région, et pour essayer d’évaluer les risques que ces petites secousses soient annonciatrices d’une plus grande.

Leur conclusion était, dans leur langage scientifique, qu’un gros séisme était « peu probable », mais ne peut pas être exclu.

Lors de la conférence de presse qui avait suivi toutefois, les six sismologues étaient déjà partis et le représentant de la protection civile s’est donc retrouvé tout seul. En réponse à une question d’un journaliste, il a affirmé qu’il n’y avait « aucun danger », et c’est là-dessus qu’a tablé l’accusation, alléguant que les sept accusés avaient donné des informations inexactes, incomplètes et contradictoires.

IB : Donc, on pourrait dire qu’il y a eu mauvaise communication.

PL : C’était déjà l’analyse de revues comme Nature, plus tôt cette année, pendant le déroulement du procès. Est-ce que les experts n’auraient pas dû être plus clairs dans leurs propos, pour expliquer ce qu’est un risque, ce qu’est une probabilité de risque... Est-ce que les sismologues n’auraient pas dû être présents à la conférence de presse pour nuancer ou préciser les propos du responsable de la protection civile...

Mais même là, même ceux qui sont partisans de cette thèse, ne s’attendaient pas à un jugement aussi sévère. Six ans de prison, une amende de plus de 8 millions $, et l’interdiction définitive d’exercer tout emploi dans le secteur public. Le jugement sera porté en appel.

Avec nous aujourd’hui, Fiona Darbyshire, du département des sciences de la Terre à l’UQAM. Elle est également associée au GEOTOP, un réseau d’une trentaine de chercheurs dans une demi-douzaine d’institutions québécoises.

(écoutez cette entrevue à la 4e minute en cliquant sur le lien audio ci-contre)

(l’entrevue avec Pierre Noreau est à la 16e minute)