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Les débrouillards

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Crayonnés experts

Anne Fleischman, le 14 décembre 2012, 10h38

(Agence Science-Presse) Opaque, la science? C’est possible. Mais quelle formidable matière première pour la créativité des dessinateurs! La preuve: les blogues science/bandes dessinées fleurissent sur la Toile et offrent autant d’occasions d’échanges entre deux univers que tout semble opposer.

Source: http://stripscience.cafe-sciences.org
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Source: http://stripscience.cafe-sciences.org Source: http://stripscience.cafe-sciences.org Source: http://stripscience.cafe-sciences.org

Le chercheur en génétique évolutive Pierre Kerner l’a bien compris. Blogueur scientifique plein d’humour, mais incapable, à son grand dam, de dessiner, il a créé StripScience, un portail qui réunit des blogues d’illustrateurs à vocation scientifique.

«L’idée est de réaliser des collaborations inédites entre blogueurs de sciences et illustrateurs BD férus de science. On veut imaginer des projets de vulgarisation communs ludiques et décomplexés, et des œuvres drôles, belles et passionnantes», résume-t-il. En pratique, sur StripScience, chacun apporte sa contribution selon ses compétences: des billets de blogue à illustrer ou des idées d’illustration qui sont le point de départ d’une belle émulation créatrice.

Particules élémentaires

Depuis sa création fin 2011, la joyeuse bande a par exemple initié deux semaines thématiques au cours desquelles illustrateurs et blogueurs scientifiques s’en sont donné à cœur joie sur des sujets pointus: le sexe des dinosaures (de l’anatomie du pénis des Tyrannosaures à la «libido des dinos»!) et le boson de Higgs.

«Un ami blogueur qui est aussi Ingénieur en recherche nucléaire a proposé une compilation d’articles sur le boson et a demandé aux artistes s’ils voulaient faire des dessins spéciaux pour l’occasion. On a diffusé ce matériel chaque jour pendant toute une semaine», explique Pierre Kerner.

L’illustrateur Alain Prunier, un complice de la première heure de StripScience, a participé à la semaine du boson de Higgs. «Dessiner des choses qu’on ne voit pas est particulièrement réjouissant. On a bien senti que les illustrateurs se lâchaient complètement et partaient dans toutes sortes de directions farfelues parce que personne, pas même les chercheurs, ne savait à quoi un boson ressemblait. Une de mes collègues en même a fait un bison des prairies chassé par des scientifiques…»

Lâcher du lest

Alain Prunier, qui a longtemps été illustrateur pour la revue française Science et vie junior, est habitué aux concepts scientifiques parfois très abstraits. La chose la plus difficile qu’il ait eu à illustrer jusqu’à présent? Le vide! «J’ai dessiné un spectacle où un magicien transperçait une bouteille transparente avec des sabres. Le vide, dans la bouteille, criait aïe aïe!»

D’après son expérience, «il faut parfois des heures de réflexion et de discussion avec les scientifiques pour trouver une bonne idée. Mais, de temps en temps, un simple flash que l’on crayonne sur un coin de table peut créer l’étincelle…»

Pour un scientifique comme Pierre Kerner, collaborer avec des dessinateurs a demandé un certain effort d’adaptation. «Quand Alain Prunier m’a pour la première fois dessiné les aventures d’une éponge ménagère pour illustrer la vie des éponges marines, j’avoue que ça a eu du mal à passer, car je voulais absolument que le dessin soit conforme à la réalité», se souvient-il.

«J’ai rapidement lâché du lest en comprenant que les illustrateurs ont un talent extraordinaire pour ouvrir des portes auxquelles on n’aurait jamais pensé soi-même. Les erreurs grossières peuvent être très efficaces d’un point de vue pédagogique, car elles servent d’ancrage dans l’esprit du public.»

De complice, l’illustrateur devient alors un véritable miroir. «Quand on raconte quelque chose à quelqu’un, on n’a aucune idée de la manière dont la personne aura compris nos propos. Ce qui est formidable sur un dessin, c’est qu’on a un aperçu instantané de ce qui a traversé l’esprit de l’illustrateur. Et ça, c’est inestimable...»

In vivo

Le collectif Stripscience a récemment connu son premier événement non virtuel au cours du Festiblog, le festival français des blogues BD et du webcomic qui a lieu chaque année à Paris. Quatre illustrateurs y ont été invités à improviser sur le thème de la génétique évolutive.

«Les visiteurs choisissaient leur dessinateur et piochaient la photo de l’organisme qu’il devait représenter à sa sauce. Ensuite, les visiteurs devaient essayer de placer le dessin à la bonne place sur l’Arbre du vivant, c’est-à-dire en respectant les relations de parenté entre les organismes. S’ils réussissaient, ils pouvaient repartir à la fin avec leur dessin dédicacé!» Un concept efficace et facilement reproductible de ce côté-ci de l’Atlantique, à bon entendeur…

Crayon X: un autre laboratoire science et BD

La présence des dessinateurs de Stripscience au Festiblog n’était pas un hasard : les organisateurs avaient en effet décidé de placer l’édition 2012 de leur festival sous le signe de la science. Résultat: une collaboration inédite avec le Centre national de recherche scientifique a permis à une douzaine d’équipes de blogueurs BD de visiter des laboratoires et de centres de recherche. Les bandes dessinées qui en ont découlé ont fait l’objet d’un blogue (un autre!) sur le site du Festiblog et du quotidien français Libération. Les scénarii, invariablement, partaient de la réalité : la visite d’une équipe de dessinateurs dans un centre de recherche.

«La demande faite aux auteurs était de témoigner de leur rencontre et des échanges avec les chercheurs. Il n’était pas forcément question d’être dans l’exactitude scientifique, mais plutôt dans le compte-rendu de ce qu’ils gardaient de la visite. D’ailleurs, les chercheurs l’ont bien compris puisque les notes publiées ont été relues par les labos. Certains ont demandé des corrections pour se coller davantage à la réalité, d’autres ont trouvé intéressant de voir ce que l’auteur en avait compris, quitte à garder quelques détails incorrect », explique Yannick Lejeune, l’organisateur du Festiblog.

Un exercice de haute voltige pour les dessinateurs qui se sont frottés, le temps d’une visite, à des domaines aussi divers que la biologie végétale ou l’astrophysique.

Drôles d’oiseaux

Certains auteurs ont pris moins de risques que d’autres en faisant dire à leurs personnages “Là, j’ai rien compris!”», note Yannick Lejeune. La plupart n’ont pas hésité à exploiter le fantasme et l’humour pour rendre compte de leur expérience. Et même si la science, parfois, manquait d’exactitude, l’expérience a prouvé que la plupart des scientifiques savent faire la part des choses.

«L’objet de Crayons X était vraiment de susciter un échange entre passionnés. D’ailleurs, je pense que si, à l’issue des visites, on avait demandé aux chercheurs de parler de leur compréhension du métier de la BD, on aurait aussi eu des surprises...», conclut-il.

C’est d’ailleurs le message qu’a voulu faire passer le dessinateur ULLCER, alias Yohann Leroux, suite à son passage dans une station de radioastronomie. À la fin de l’histoire, le personnage du scientifique déclare un peu perplexe: «Finalement, ils étaient plutôt sympas ces auteurs de BD. Un peu bizarres, mais sympas.»

Soupape de décompression

Si scientifiques et bédéistes font souvent bon ménage, certains portent les deux casquettes. Plusieurs blogues BD sur les déboires de la recherche servent d’ailleurs de défouloir à de jeunes scientifiques qui terminent ou viennent de terminer leur doctorat. Le dessinateur TIS résume bien la situation: «Faire un doctorat rend un peu zinzin alors dessiner permet de décompresser.» Un état d’esprit résumé astucieusement dans l’intitulé de son blogue PhDelirium «La thèse nuit gravement à la santé.»