«Dis-moi et j’oublierai / Montre-moi et je me souviendrai / Implique-moi et je comprendrai.» Cette maxime de Confucius n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Entre des matchs d’improvisation sur des œuvres du Musée du Louvre et une pyramide de chaussures géante en appui à l’organisme Handicap International, Cécile Delalande, fondatrice de la compagnie française Ars Anima, réinvente l’art de faire réfléchir.

Depuis 10 ans, Ars Anima fait cogiter les Français sur des sujets aussi sensibles que l’alimentation, le SIDA ou notre rapport à l’autre. Pour Cécile Delalande, la sensibilisation passe par le vécu : si l’on souhaite accompagner les gens dans une réflexion en profondeur, leur raconter des faits n’est pas suffisant. Il faut les impliquer émotionnellement et leur faire vivre, au sens propre, une histoire qui les touchera d’abord et les informera ensuite.

«Nos opérations sont des déclencheurs de réflexion. Tous les thèmes qui interrogent notre relation au monde peuvent fournir une matière première pour créer des scénarios plaçant le public au cœur du questionnement», explique-t-elle. Les thématiques à caractère scientifique, placées dans une perspective de dialogue science et société, ne font pas exception.

Dans la peau d’un autre

Le créneau d’Ars Anima –la sensibilisation participative– l’entraîne sur des sentiers peu fréquentés, comme celui des jeux de rôle. À la demande d’une organisation caritative, Cécile Delalande et ses complices ont ainsi créé le «Festin solidaire» dans le cadre de la Journée mondiale de l’alimentation.

Les thèmes abordés dans l’événement : la malnutrition, les inégalités nord-sud, l’agriculture intensive et biologique. Le moyen: un immense banquet dont les quelque 80 invités sont transformés, le temps d’un repas, en personnages d’un conte agro-industriel.

«Les convives, issus du grand public, sont d’abord accueillis par des comédiens qui leur assignent un rôle: tu es Toribio, un fermier paraguayen qui a dû quitter sa petite exploitation sous la pression d’une grosse firme exploitant intensivement le soya; tu es Jacques, un éleveur français qui nourrit ses bêtes avec du soya importé; tu es Nedwa, une femme de pêcheur en Mauritanie, et ainsi de suite», raconte Cécile Delalande.

«On a créé une dizaine de personnages différents pour inciter les gens à échanger entre eux. Les comédiens-serveurs viennent régulièrement relancer la conversation et provoquer des discussions», poursuit-elle. Par exemple, en lançant des répliques comme «Goûte à mon poulet congelé et décongelé trois fois, il arrive d’Europe et il est plein d’antibiotiques, c’est bon pour la santé!» au petit paysan africain victime des importations massives venues du Nord… «Cela fait rigoler les gens, et ça fait aussi grincer des dents et réfléchir!»

De l’émotion à l’information

De la problématique du SIDA à celle des réfugiés, Ars Anima a plusieurs fois décliné l’approche du jeu de rôle lors d’événements participatifs chapeautés par des organismes sans but lucratif. Pour Cécile Delalande, cette manière de faire est extrêmement porteuse. «Partir de l’affectif en utilisant des personnages réels ou fictifs est un formidable incitateur pour encourager le public à aller se documenter par la suite. Ça leur permet de replacer l’expérience qu’ils viennent de vivre dans des cases plus intellectuelles.»

En décembre 2012, en complément d’une exposition sur le monde du futur, Ars Anima a installé ses pénates à la Cité des sciences et de l’industrie, haut lieu parisien de la culture scientifique. Cette fois-ci, c’est au voyage intérieur qu’était convié le visiteur, avec, toujours, la dimension symbolique qui fait la griffe d’Ars Anima.

«Tout ce qui existe a un jour été rêvé par quelqu’un. Nous proposions donc au public de la Cité des sciences de puiser dans sa propre imagination pour inventer le futur ici et maintenant. Il devait écrire ou dessiner sur une feuille d’or sa vision de demain, puis rouler son rêve en un fin tube qui rappelle le mezuzah de la culture juive, pour aller le planter, littéralement, dans le “champ des possibles”, un espace rempli de terre. C’était une expérience un peu spirituelle qui complétait bien le côté très rationnel et informatif de l’exposition de la Cité.»

Entrer en résonance

Profondeur, symbolisme, individualisation… Des principes de médiation auxquels Ars Anima croit fermement pour sensibiliser le public de manière durable. «Quand les gens entrent dans la peau d’un personnage ou qu’ils suivent un parcours participatif, il arrive souvent que ce qu’on leur raconte entre en résonance avec leur vie personnelle, ce qui contribue d’autant plus à l’efficacité de la démarche.»

C’est ainsi que dans le cadre d’un événement sur le SIDA, le maire de Paris Bertrand Delanoë, qui est le premier homme politique français à avoir déclaré publiquement son homosexualité, a par hasard endossé le personnage de Nicolaï, un militant russe sorti du placard au risque de sa liberté. «Le maire a tressailli. L’émotion était palpable, se souvient Cécile Delalande. Je sais par expérience que ces moments sont beaucoup plus fréquents qu’on pourrait le penser et c’est aussi ça qui fait la beauté de cette approche.»