DIY bio. Un acronyme comme un signe de ralliement. Et, pas pour le dernier groupe de rock à la mode. Né aux États-Unis il y a cinq ans, le mouvement DIY bio —pour Do It Yourself biology— rend accessible la pratique de la biologie en dehors des circuits traditionnels, qu’ils soient universitaires ou industriels. Grâce aux communautés DIY bio essaimées à travers le monde, chacun peut manipuler le vivant près de chez soi. De façon sécuritaire et encadrée. Phénomène en pleine mutation.

«Actuellement, le DIY bio en est à ses débuts. Néanmoins, ce qui était décrit au départ comme une “science de garage” devient de plus en plus organisée, avec un apport de moyens financiers et un équipement parfois équivalent à celui d’un laboratoire universitaire de recherche fondamentale », explique Jonathan Ferooz, docteur en biologie et fondateur du jeune mouvement DIYbio Belgium.

S’il est impossible aujourd’hui de chiffrer le nombre d’explorateurs s’aventurant sur ce nouveau continent de la biologie, les groupes locaux de DIY bio, eux, foisonnent principalement en Europe et Amérique du Nord. Actifs sur leur forum communautaire et souvent encadrés par des professionnels, ces groupes grossissent chaque année selon M. Ferooz. Mais qui s’y affaire?

«Notre petit groupe est constitué en grande partie d’amateurs ne connaissant pas ou peu la biologie: un anthropologue, des informaticiens et… quelques biologistes tout de même. La communauté est ouverte à tous dès qu'il y a un intérêt pour la biologie», précise-t-il.

Cofondateur de Biospace.ca, Derek Jacoby précise que la moitié des membres du premier «bio-tech community lab» canadien a un bagage universitaire en biologie, les autres venant de disciplines variées. L’élément rassembleur de ce groupe fondé au printemps 2012 à Victoria en Colombie-Britannique? «Un intérêt pour les technologies génomiques», indique l’ancien employé de Microsoft Research et diplômé en biologie.

Selon lui, cette mixité sociale et professionnelle a ses avantages. «Si le DIY bio contribue à l’éducation et à la culture scientifique des novices, il permet aussi de croiser et d’enrichir les savoirs. Un exemple: en discutant avec nos membres jardiniers, nous avons eu l’idée de mettre au point un système d’identification des bactéries à base de code à barres pour évaluer les sols».

Faire de la science différemment

«Pour nous, le DIY bio est une nouvelle façon de voir la biologie, une alternative permettant d’accélérer l’évolution scientifique. Le but principal n’est pas l’argent ou la reconnaissance, mais plutôt le plaisir d’en faire profiter le plus grand nombre et de partager. Un peu à la manière de ces revues “open access” apparues cette dernière décennie, alors que toutes les revues scientifiques étaient auparavant payantes et réservées à un public d’experts. Selon moi, l’avènement du DIY bio est à mettre en relation avec ce changement de mentalité et les énormes progrès réalisés en biologie moléculaire», explique M. Ferooz

Ici, la vision farfelue de «science de garage», parfois accolée au DIY bio, s’estompe. Ces lieux d’échange et de formation en biologie signalent un engagement communautaire fort, raisonné et concret.

Concret, vous avez dit concret? Parlons-en. Du côté de Victoria, le groupe d’amateurs travaille sur deux projets principaux: l’étude d’une bactérie probiotique pour dégrader l’acide urique et l’utilisation d’un outil d’édition des gènes appliquée à une bactérie. Ça, c’est pour la partie bio. «Pour notre volet techno, on travaille notamment à la fabrication d’un microscope à fluorescence bon marché», indique Derek Jacoby.

Un peu à la façon de ses collègues canadiens, le groupe DIYbio Belgium est soucieux d’ouvrir le laboratoire à tous, de devenir un laboratoire d’expérimentation et de tests de prototype. Jonathan Ferooz le résume ainsi: «Vous avez une idée? Nous pouvons la tester avec vous». Et, étant donné la grande popularité de la biologie synthétique, il souhaiterait programmer des bactéries ou des cellules en leur donnant de nouvelles fonctions.

Au-delà de la peur: entre encadrement et éthique

À chaque lancement de groupe DIY bio de par le monde, une peur resurgit: manipuler le vivant, c’est dangereux! Manipuler le vivant représente une menace pour la sécurité des citoyens! Critiques au mieux naïves ou désinformation relayée par des médias peu scrupuleux. En réalité, les risques sont faibles. Et pour cause.

«Dans le cadre du DIY bio, les membres travaillent avec des bactéries de laboratoire inoffensives de type E. coli ou levure du boulanger. Néanmoins, du point de vue de la transparence, nous avons le devoir d’informer le public sur nos pratiques et de nous impliquer dans les aspects réglementaires», souligne Jonathan Ferooz.

Au Canada, la «science citoyenne appliquée à la biologie est bien encadrée par la réglementation que ce soit pour l’usage sécuritaire des produits ou pour la libération d’organismes modifiés. Contrairement à l‘Europe, il y a moins de contraintes pour l’utilisation de souches inoffensives de cellules habituellement utilisées en enseignement», dit Derek Jacoby.

Pour ceux qui auraient encore une peur viscérale du DIY bio, rappelez-vous de l’épisode mortel des lettres à l’anthrax envoyées aux États-Unis en 2001. Un crime perpétré par un employé d’un laboratoire national accrédité par le gouvernement américain, pas le fait du DIY bio.

Et, si les communautés DIY bio manquent souvent de moyens financiers pour acheter des réactifs ou du matériel onéreux, leur compétence et leur éthique ne sont pas pour autant déficientes. Leur code commun de déontologie affiche clairement la vision du mouvement. Entre responsabilité, sécurité et vulgarisation.

Et, en cas de doute dans leur pratique, le portail web Ask a Biosafety Expert leur permet de poser une question sur la biosécurité et la biosûreté à des experts reconnus. Aux États-Unis, les communautés DIY bio collaborent même avec le FBI, une façon de travailler sur leurs projets tout en étant contrôlées.

Pour Jonathan Ferooz, «les communautés DIY bio seront prises autant au sérieux que les universités dans le futur». Il croit qu’elles évolueront sur les traces de projets informatiques comme Linux, Mozilla, Firefox ou OpenOffice. Une science ouverte et collaborative. Sans mutation...