Cet été, un peu partout en Europe, on sonde l’opinion du public sur les nanotechnologies. Les gens n’y connaissent rien? Peut-être, mais ils ont certainement quelque chose à en dire.

Avec le projet NANOPINION, l’Europe prend le taureau par les cornes: au lieu d’attendre qu’un éventuel scandale sanitaire vienne éclabousser l’industrie tout en traumatisant les esprits au sujet de ces si mystérieuses nanotechnologies, onze Européens ont décidé de sonder l’opinion publique. Le but: faire remonter les impressions à chaud des populations.

«On ne prétend pas demander à quiconque de se forger une opinion définitive en cinq minutes. Il s’agit de tâter le pouls des gens et de leur faire prendre conscience que, même s’ils n’y connaissent pas grand-chose a priori, ils ont quand même le droit d’avoir un avis», explique Didier Laval, chargé de mission au Réseau des Musées et Centres de science européens, ECSITE, l’un des porteurs du projet.

L’idée: pas la peine d’avoir un doctorat en physique pour avoir voix au chapitre. Une approche qui ouvre la porte à une autre manière d’appréhender la culture scientifique. «Comment motiver des gens à participer à un débat public s’ils sont convaincus qu’ils sont trop ignorants pour le faire? Avec NANOPINION, on veut leur prouver qu’avec très peu d’information de base au départ, ils peuvent quand même se forger une première impression sur un sujet qui les concerne directement même s’ils n’en ont pas conscience», explique Didier Laval.

Responsabiliser d’abord, informer ensuite

Exit, donc, les affiches et brochures d’information truffées d’information technique. «Pour beaucoup de gens, la lecture d’une seule page imprimée constitue déjà une barrière. NANOPINION s’appuie sur le principe de stations multimédias et d’ateliers de rue qui sont beaucoup plus accessibles. Notre objectif est de s’éloigner du public classique des centres de sciences qui, par définition, a déjà un intérêt pour les questions scientifiques. On vise des groupes habituellement peu impliqués, par exemple les personnes âgées.»

Les stations multimédias installées dans des lieux fréquentés sont composées d’un simple ordinateur qui permet de donner quelques grandes lignes d’explication, puis d’interroger les passants sur des questions précises, par exemple: «Seriez-vous prêt à utiliser des boîtes à lunch antibactériennes fabriquées dans un plastique contenant un nanomatériau?» Les réponses alimentent en permanence un site Internet qui reflète l’opinion publique pays par pays, histoire de faire ressortir d’éventuelles divergences culturelles.

Dans chacune des stations, un facilitateur fournit l’information de base et met le doigt sur les controverses. «C’est une occasion pour les gens de réaliser que même les experts n’ont pas tous des opinions tranchées», note Didier Laval.

En parallèle, des ateliers de rue avec des animateurs chevronnés se promènent dans des festivals de musique ou des grands rassemblements populaires pour susciter les débats. «C’est un sujet ultra-sensible qui remet en question certaines valeurs profondes, par exemple la question de notre habilité à transformer profondément la nature. Alors, les opinions se cristallisent rapidement.»

Et c’est tant mieux. «C’est déjà un événement en soi de discuter avec des gens sur ce sujet nouveau et de se rendre compte que tout le monde n’a pas la même opinion parce que nous n’avons pas tous les mêmes valeurs. De comprendre également que les scientifiques ont eux aussi un filtre de valeurs qui va les influencer dans leurs décisions et qu’au final, il s’agit d’un choix très complexe dont la responsabilité ne revient pas juste aux chercheurs, mais bien à toute la société civile.»

Glissement

Il est peu probable que le NANOPINION puisse à lui tout seul mettre un gouvernement à l’abri d’un scandale de type Amiante ou Vache folle si, un jour, un grave dérapage se produisait dans l’industrie des nanotechnologies. Cependant, le projet témoigne d’une volonté de l’Europe d’être davantage à l’écoute de ses citoyens en matière de recherche scientifique : un nouveau paradigme dans les rapports entre la science et la société.

«Avant, les chercheurs vivaient simplement en vase clos. Puis, on leur a demandé de communiquer davantage avec le grand public. Ensuite, est venue le grande mode du dialogue science et société avec l’explosion des événements citoyens type “bars de science”. Aujourd’hui, il semble que l’on veuille aller un pas plus loin du coté de la recherche responsable qui reposerait sur une plus grande implication des acteurs de la société civile pour que les populations interviennent davantage sur les priorités même de la recherche.»

Un glissement à double tranchant qui pourrait freiner l’autonomie des chercheurs face à une opinion publique facilement manipulable… ou au contraire donner davantage de pouvoir au grand public face à une recherche trop souvent guidée par l’économie.

«On est loin de la solution miracle, conclut Didier Laval, mais un projet comme NANOPINION a le bénéfice d’aller interroger les gens là où on ne va pas les chercher d’habitude, car leur opinion n’a pas de légitimité scientifique. Elle est par contre un excellent indicateur de la position du grand public et c’est une composante que l’on ne plus pas se permettre de négliger.»