C’est l’année où les gens qui font la théorie ont battu ceux qui font les expériences. Après le prix de physique à ceux qui ont pensé le boson de Higgs plutôt qu’à ceux qui l’ont découvert, la chimie à ceux qui, dans les années 1970, ont pensé les molécules sur un écran d’ordinateur.

Il fut un temps où les chimistes, quand ils voulaient simuler les arrangements entre des atomes, utilisaient des balles de plastique et des bâtons. Aujourd’hui, ils sont devant leur ordinateur. Ce qui permet tout de même un peu plus de flexibilité. Comme le rappelle le Comité Nobel:

Les réactions chimiques se produisent à la vitesse de la lumière. Dans une fraction de seconde, les électrons sautent d’un noyau d’atome à un autre. La chimie classique avait du mal à suivre; il est virtuellement impossible de cartographier chaque petit pas d’un processus chimique. Avec l’aide des méthodes maintenant récompensées par le Nobel de chimie, les scientifiques laissent l’ordinateur dévoiler les processus chimiques...

C’est toutefois un Nobel que le profane qui imagine encore le chimiste comme un type en train de mélanger deux éprouvettes aura du mal à saisir. Élaborer des modèles sur ordinateur, ce n’est pas de l’informatique, ça? «Amener l’expérimentation chimique dans le cyberespace», selon les mots retenus par le secrétaire de l’Académie royale des sciences de Suède —et empruntés à ses communicateurs.

Ou bien, dans la bouche d’un des gagnants lui-même, Arieh Warshe, lors de la conférence de presse à Stockholm mercredi matin:

En gros, ce que nous avons développé c’était une méthode qui nécessite un ordinateur pour prendre la structure de la protéine et pour éventuellement comprendre comment exactement elle fait ce qu’elle fait. Si vous avez une enzyme qui digère la nourriture... vous voulez comprendre comment ça se passe, et vous pouvez vous en servir pour fabriquer des médicaments ou, dans mon cas, pour satisfaire votre curiosité.

«La théorie est devenue la nouvelle expérimentation», insiste Sven Lidin, président du Comité Nobel. «Nous sauvons du temps et des efforts» en faisant le travail théorique en premier.

Au passage, les physiciens en ont eux aussi pour leur argent avec ce prix qui réunit le meilleur des deux mondes: celui de la physique classique, le nôtre, et celui de la physique quantique, ce chat qui peut être à la fois mort ou vivant. Par exemple, s’ils produisent à l’écran la simulation d’une réaction entre un médicament et une protéine dans notre corps, les chimistes se concentreront sur les calculs —déjà assez énormes— pour reproduire ce qui se passe autour des atomes de la protéine qui interagissent vraiment avec le médicament, mais ils laisseront le reste de la protéine entre les mains de la moins complexe physique classique.

En vrac

  • Martin Karplus, Université de Strasbourg et Université Harvard; Michael Levitt, Université Standford; Arieh Warshel, Université de Californie du Sud. Nobel de chimie pour le «développement de modèles à plusieurs échelles pour des systèmes chimiques complexes».
  • Sur les sept derniers Nobels de chimie, trois sont allés à des travaux touchant à la biologie (ou la biochimie). Il n'y aura pas unanimité pour affirmer que celui de cette année devrait être classé de la même façon: certes, ces «systèmes chimiques complexes» dont il est question sont souvent du côté des sciences de la vie (les protéines qui intéressent l’industrie pharmaceutique) mais pas exclusivement.
  • Mëme l’un des gagnants, Michael Levitt, en a rajouté une couche au bénéfice des sciences de la vie, mercredi matin: «les ordinateurs étaient faits pour la biologie. La biologie n’aurait jamais avancé comme elle l’a fait sans une augmentation radicale de la puissance informatique.»
  • Sur les huit personnes à avoir remporté un Nobel de science cette année, six travaillent dans une université américaine. L’exception, ce sont les deux Nobels de physique: Peter Higgs est au Royaume-Uni et François Englert, en Belgique.