Le cinéphile n’aura dorénavant plus besoin de s’enfermer dans une salle obscure pour satisfaire sa passion. Les tablettes, téléphones et ordinateurs arrivent en renfort en proposant bon nombre de productions animées. Cette révolution numérique annonce-t-elle la fin du cinéma comme le suggère un récent ouvrage La fin du cinéma? Un média en crise à l’ère du numérique .

L’auteur, André Gaudreault y voit plutôt une opportunité à saisir pour s’interroger sur le devenir du cinéma et de ses transformations.

Agence Science-Presse (ASP) — Le titre de votre livre le suggère: la vague numérique annonce-t-elle la fin du cinéma?

André Gaudreault (AG) — Nous assistons, depuis 15 ans, à de grands bouleversements. Les assises du cinéma sont ébranlées par l’arrivée du numérique. Les plateformes se multiplient. Avec mon cinéma-maison, par exemple, je me transforme en projectionniste, en distributeur de films... Je dompte les images et il ne s’agit plus de quelque chose d’inaccessible. Avec la télécommande, nous avons pris le contrôle. Mais avec ce contrôle, sommes-nous encore vraiment dans le cinéma? J’en doute!

ASP — Quels sont les principaux effets de cette révolution sur le cinéma?

AG — Le principal effet est que le cinéma a perdu son aura. On en a que pour la télé alors que c’est la projection en salle qui définit le cinéma: l’expérience unique que le spectateur vit dans le noir au niveau de ses perceptions. La salle de cinéma cède la place au cinéma maison et on passe des captations de grands spectacles et d’opéra en direct au cinéma —L’Opéra du Met en tête). Même le mot «cinéma» se perd… Nous vivons une époque où les centres d’études cinématographiques modifient leurs noms. Ainsi, le Centre national de la cinématographie, en France, est devenu en 2009 le Centre national du cinéma et de l’image animée. L’histoire du cinéma n’est pourtant pas la même que celle des images animées!

ASP — Regrettez-vous ces changements?

AG — Pas du tout, je ne suis pas mélancolique. Nous n’avons jamais vu autant de films. Je peux facilement par exemple, regarder les films de Fritz Lang sur vidéo ou sur You Tube. Ce qui est bien, c’est d’avoir le choix et de continuer à en voir. Quant au cinéma, nous vivons dans un monde en marche et il change notre acte de spectateur et notre rapport aux images. Nous sommes moins captifs de l’œuvre. Nous assistons aussi à une démocratisation du cinéma: les appareils cinématographiques sont plus accessibles et il suffit d’avoir un téléphone intelligent pour produire des films.

ASP — Que sera le cinéma de demain?

AG — Il y aura une ségrégation entre les produits pour la salle de cinéma et les autres écrans. En fait, c’est déjà ce que nous vivons. En salle, la tendance est aux grands films d’action en HD ou en 3D avec de nombreux effets spéciaux, le «film spectacle». Dans le confort de notre foyer, nous visionnons des films intimistes et des films sur le web. Il y aura une accélération de la migration des plateformes, de la télévision à l’Internet, sans passer par la salle de cinéma. Depuis 5 ou 7 ans, la chronologie «salle-DVD-VOD-Internet» est bousculée.

ASP — Qu’en est-il de la recherche en cinéma?

AG — Les études cinématographiques sont entrées à l’université au début des années 1970 au Québec. Elles ont été longtemps considérées comme une sous-discipline. C’est pourquoi l’ouverture d’un doctorat en études cinématographiques en 2007 à l’Université de Montréal —la première université canadienne à le faire— a été pour moi un fait marquant. La discipline parvenait enfin à avoir ses lettres de noblesse. La recherche que l’on y fait touche l’analyse de film, mais aussi la philosophie, la narratologie, la sémiotique, et bien d’autres thèmes. L’Observatoire du cinéma québécois, lancé avec la collaboration du cinéaste Denis Héroux, tisse des liens entre le milieu de la production cinématographique et les institutions. On y propose des classes de maîtres, des projections les mardis et même une émission de télévision, Au cœur du cinéma québécois .

De mon côté, je m’intéresse au cinéma des premiers temps —le cinéma au Québec au temps du muet et le cinéma au Québec au temps du parlant— et particulièrement au montage alterné illustré par le film La Vie d'un Pompier Américain (1902) d’Edwin S. Porter et aux origines de la narration. Nous nous posons des questions simples, par exemple: «Qui a inventé le cinéma, les Frères Lumière ou Edison?» et nous tentons d’y répondre avec le plus de justesse. Pour l’invention du cinéma, cela dépend dans quelle langue vous vous posez la question: en français, ce sera les Frères Lumière et en anglais, Edison. En fait, il n’y a pas de véritable inventeur du cinéma, mais il faut plutôt parler de l’invention du cinématographe!

André Gaudreault est professeur d’histoire de l’art et d’études cinématographiques à l’Université de Montréal, directeur du Groupe de recherche sur l’avènement et la formation des institutions cinématographique et scénique (GRAFICS) et directeur de la revue Cinémas . Il a écrit le livre La fin du cinéma? Un média en crise à l’ère du numérique avec son collègue, Philippe Marion.