Rien de mieux pour faire bourdonner les réseaux sociaux qu’une étude (controversée) sur les réseaux sociaux. En l’occurrence, une étude psychologique menée sur Facebook a-t-elle violé l’éthique de la recherche et le lien de confiance à l’égard de l'intégrité de Facebook?

Publiée le 17 juin dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), l’étude a consisté à manipuler le fil des actualités de 689 000 Facebookiens, pendant une semaine de janvier 2012, en sélectionnant les messages de leurs amis en fonction des émotions exprimées. Résultat, les usagers qui ont eu droit à un fil plus «triste» auraient produit en retour des messages plus tristes, et ceux qui ont eu droit à un fil plus «positif» auraient produit des messages plus positifs. Ce que les psychologues appellent une «contagion émotive».

Sauf que le changement est de l’ordre de moins de 0,1%, beaucoup trop peu pour être jugé significatif dans une étude de ce genre. Ce que reconnaissent les auteurs de l’étude, qui se défendent par le fait que la différence, ici, en est une d’échelle: un dixième de un pour cent, sur la planète, ça se traduirait par «des centaines de milliers» de «statuts» plus positifs ou plus négatifs par jour.

Mais le débat dans la twittosphère s’est rapidement déplacé vers autre chose: était-il éthique de «manipuler» ainsi le fil Facebook des usagers —et leurs émotions— sans leur avoir fait signer un formulaire de consentement, comme cela aurait été l’usage dans toute recherche classique en psychologie?

Or, ce n’est pas une première:

  • Nature a publié en 2012 une étude sur l’impact de «messages de mobilisation» chez 61 millions de Facebookiens pendant la campagne électorale américaine de 2010;
  • Le Journal of Politics a publié la même année les résultats d’une étude «sur le terrain» —sur Facebook— où on introduisait dans des publicités «un sentiment d’anxiété ou de colère» afin de vérifier si cela aurait un impact sur le nombre de clics;
  • Facebook a discrètement modifié son algorithme en 2013, avec pour résultat que les manchettes de certains médias apparaissent plus souvent; la façon dont s’opère la sélection n’est pas claire, mais le bond dans l’achalandage est très net, résume The Atlantic ;
  • plus tôt cette année, un psychologue américain a testé l’impact qu’aurait eu, chez 1800 voteurs indécis en Inde, le fait de manipuler l’ordre où apparaissent les résultats de recherches Google.

Sans compter que toute l’histoire de Facebook (et de Google) dans la dernière décennie est en une d’algorithmes de plus en plus précis, destinés à adapter nos fils d’actualité et nos résultats de recherche en fonction de ce que nous «aimons» (like) le plus, ou en fonction des gens avec qui nous avons le plus d’affinités. En d’autres termes, votre fil d’actualité Facebook n’est pas un reflet fidèle de la production de vos amis, mais en partie un reflet de votre propre activité.

Quant à l’impact «statuts plus négatifs ou plus positifs» qui semble ressortir de cette étude, même lui n’est pas assuré.

  • D’une part, explique le psychologue John Grohol, parce que les outils automatiques utilisés pour déterminer si un statut contient une émotion positive ou négative sont loin d’être au point: l'outil détectera «je suis heureux» mais ne saura pas interpréter «j’ai une bonne journée»;
  • d’autre part, même le fait d’écrire «je suis heureux» ne nous apprend pas grand-chose sur le véritable impact émotif ressenti par une personne, si impact il y a eu;
  • et enfin, ajoute le psychologue Tal Yarkoni sur son blogue [Citation needed] , le fait de lire un statut triste peut nous conduire à un peu de retenue, ce qui n’est pas la même chose que de ressentir une émotion négative:

Par exemple, supposons que je me branche sur Facebook avec l’intention d’écrire un statut à l’effet que «j’ai eu une journée incroyable à la plage» Et imaginez qu’en me branchant, je vois dans mon fil d’actualités que le père d’une connaissance vient de mourir. Je vais y penser à deux fois avant de mettre en ligne mon propre message —pas nécessairement parce que je me sens triste, mais parce que ça semble certainement déplacé.