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Science et grand public: l'écart est ailleurs

Pascal Lapointe, le 3 février 2015, 18h16

(Agence Science-Presse) Une enquête américaine présentant un gouffre entre les scientifiques et le grand public fait jaser depuis une semaine. Mais révèle-t-elle vraiment un «gouffre» aussi inquiétant qu’elle en donne l’impression?

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Science et grand public: l'écart est ailleurs

L’étude:

• Pew Internet and Research Center, «Public and Scientists’ View on Science and Society», 29 janvier 2015.

Les résultats détaillés.

• Et un éditorial: Alan Leshner, «Bridging the opinion gap», Science, 29 janvier 2015.

Pour compléter: la version précédente de cette étude, en 2009.

Deux éléments parmi d’autres:

  • 88% des scientifiques disent que de manger des aliments-OGM est sécuritaire, contre seulement 37% du public américain.
  • 87% des scientifiques disent que les changements climatiques sont surtout causés par l’activité humaine, contre 50% du public.

Du coup, le Centre de recherche Pew, qui est derrière cette étude, conclut que celle-ci démontrerait une méfiance, voire une crainte du public envers la science. Et une méfiance accrue, précisent les auteurs, sur la base de l'enquête précédente, en 2009.

Or, ce n’est pas tout à fait ce qui se dégage des chiffres: sur ces sujets comme sur d’autres, un «non-scientifique» qui affiche une compréhension différente d’un phénomène n’est pas nécessairement méfiant ou craintif face à la science. Ainsi, soulignait une autre enquête, en 2013, le décalage face aux OGM qui apparaît traditionnellement dans ces sondages n’empêche pas ces mêmes Américains de manger des OGM.

On note aussi qu’à une des questions sur les OGM, la moitié des répondants «du public» ont affirmé qu’ils vérifiaient «toujours» ou «souvent» si l’aliment était génétiquement modifié... alors qu’un tel étiquetage n’existe pratiquement pas aux États-Unis.

Le décalage sur la théorie de l’évolution, révélé dans l’enquête Pew, frappe lui aussi l’imagination: 98% des scientifiques (2000 membres de l’Association américaine pour l’avancement des sciences) disent que les humains «ont évolué au fil du temps» contre 65% des Américains. Mais même sur ce sujet épineux, une nuance s’impose, corrige le psychologue Dan Kahan, spécialiste de la perception publique de la science :

Il est bien établi que les réponses du public à la question «croyez-vous en l’évolution humaine» ne permettent aucun lien avec ce que les gens savent de la science de l’évolution ou de la science en général. Il est également clair que cet «écart» entre le public et la connaissance scientifique n’a rien à voir avec le respect du public pour les scientifiques.

Autrement dit, une personne peut s’accrocher à une croyance dans un domaine sans pour autant être ignorante face à d’autres aspects de la science. Et qu’elle possède ou non des connaissances peut ne pas affecter du tout sa perception du scientifique. C’est d’ailleurs là un fait, poursuit Dan Kahan, que le Centre Pew avait déjà reconnu lui-même: dans son étude de 2009, une des analyses croisées des réponses montrait qu’autant ceux qui «ne croient pas» en l’évolution que ceux qui «croient», ont une perception positive de la contribution des scientifiques à la société.

On note aussi que de 2009 à 2014, l’appui à des investissements de l’État en science reste élevé dans les deux études, ce qui contredit l’idée que la méfiance à l'égard de la science serait «accrue».

S’il y a une chose sur laquelle les enquêtes de 2014 et de 2009 s’entendent, c’est sur la difficulté qu’ont les scientifiques à communiquer. Comme l’écrit le journaliste Chris Mooney, qui avait participé au débat public entourant l’étude de 2009:

Les scientifiques ont parfois blâmé [l’ignorance du] public pour des découvertes comme celle-ci, tout en échouant à comprendre les causes profondes de la résistance à l’égard de la science. S’ils veulent vraiment que la situation change, ils doivent s’impliquer auprès du public.

En d’autres termes, utiliser une enquête comme celle-ci pour qualifier le public d’ignorant, c’est facile, mais se questionner sur la faible place de l’information scientifique dans la société, c’est mieux.