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Les défis de l’alimentation au 55e parallèle nord

Isabelle Burgun, le 28 octobre 2015, 15h42

(Agence Science-Presse) Au sud, l’alarme retentit sur les méfaits de la consommation de la viande rouge et des charcuteries. Au nord, l’insécurité alimentaire pousse les Inuits à consommer ce qui est disponible sur le territoire. Les animaux sauvages de l’Arctique, chassés pour leur source de nutriments (oméga-3 et sélénium), contiennent également du mercure, un polluant toxique pour le développement cérébral du fœtus.

 © Jeffrey Thompson | Dreamstime.com
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À la pointe de l’iceberg, figure la viande de béluga. « Les aliments transformés sont aussi, ou plus néfastes, que la consommation de béluga. Il y a une période de vulnérabilité, lors de la grossesse, où l’on ne recommande pas d’en consommer sinon, pour les autres, il y a plus de bénéfices que de risques », explique Mélanie Lemire, spécialiste en Santé des populations et pratiques optimales en santé du Centre de recherche du CHU (CRCHU) de Québec et chercheuse d’ArticNet.

Cette consommation appartient à la réalité particulière des Inuits, celle du « country food », des aliments intimement liés au territoire. La viande chassée et les produits de la pêche figurent en bonne place de ces aliments traditionnels. Leur consommation varierait, selon les villages, entre 5 et 15 % de l’ensemble de l’alimentation.

Les changements climatiques ont aussi un impact sur la manière de s’alimenter des populations. Les chasseurs ne reconnaissent plus les chemins de glace qu’ils empruntaient autrefois et les caribous se font, à certains endroits, plus rares. « Certaines espèces ne sont plus là où elles étaient, les changements du climat affectent également les migrations de troupeaux », relève Myriam Fillion du Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l'environnement (CINBIOSE) de l’UQAM et l’une des conférencières de Promouvoir la sécurité alimentaire dans un Arctique en changement, une récente conférence donnée à la Maison de développement durable de Montréal.

Deux tiers des familles vivent de l’insécurité alimentaire

Dans l’assiette inuite, la part des aliments transformés augmente, malgré leur coût généralement assez élevé. Il faut compter entre 395 $ et 460 $ par semaine, contre 226 $ pour le même panier d’épicerie au sud. « 28 $ pour un chou (3,66 $ ici), 23 $ le jus de canneberge (5 $ ici), 104 $ pour le paquet de 24 bouteilles d’eau (contre 5 $ ici) », détaille Lauren Goodman, consultante senior en sécurité alimentaire de Inuit Tapiriit Kanatami à la même conférence.

L’alimentation dite « de transition » représente donc plus de 80 % de l’actuel régime inuit. « Mais plus de la moitié de la population gagne moins de 20 000 $ et donc, connaît la faim » précise la chercheuse. L’insécurité alimentaire touche 63 % des foyers inuits, contre 35 % des autres communautés autochtones du sud et 15 % de l’ensemble de la population canadienne.

Comment ne pas recommander aux populations d’exploiter leur environnement surtout que les aliments de transition ont également des impacts négatifs sur la santé, comme le témoignait l’enquête sur la santé des populations du Nunavik, Qanuippitaa? Comment allons-nous? Une nouvelle enquête est d’ailleurs prévue pour 2016.

Pourtant, toutes les parties du béluga ne sont pas bonnes à manger. Les chercheurs ont d’ailleurs examiné lesquelles étaient plus consommées pour dépister les sources de mercure. La viande serait responsable des deux tiers de l’apport en mercure des populations où le mammifère marin est chassé.

Le séchage de la viande contribue aussi à concentrer fortement le mercure, entre deux et 3 fois. Jusqu’à la peau, particulièrement appréciée chez les Inuits. « Ce qu’on appelle le “maktaak”, la peau frite, serait un délice chez les Inuits. Elle contient moins de mercure, mais reste très consommée », souligne Mélanie Lemire.

Alimentation traditionnelle : plus que pour la santé!

Loin de déconseiller la consommation des produits de la chasse et de la pêche, les chercheurs œuvrent à encourager une alimentation variée et les alternatives traditionnelles. Petits fruits, poissons riches en oméga-3, les algues et d’autres produits locaux gagnent à figurer nombreux dans l’assiette.

« Avoir un chasseur ou un pêcheur dans la famille est un facteur de protection contre l’insécurité alimentaire », note d’ailleurs Mélanie Lemire. L’alimentation traditionnelle dépasse le simple fait d’avoir à s’alimenter. Par la bouche passe aussi une identité alimentaire qu’il faut valoriser pour améliorer la santé des populations du 55e parallèle nord.