Ce n’est pas le président Obama qui a tué le pipeline Keystone XL, vendredi dernier. C’est une coalition inhabituelle d’opposants, à l’intérieur de laquelle, pour une rare fois, les environnementalistes n’ont pas joué le rôle dominant.

Recevoir l’étiquette « d’infrastructure la plus controversée d’Amérique du Nord », ce n’est pas rien. Il a pourtant fallu du temps : lorsque le projet a été annoncé en septembre 2008 par la compagnie TransCanada —un pipeline qui connecterait les gisements de l’Alberta à d’autres pipelines, aux États-Unis, faisant route vers le Golfe du Mexique— la chose semblait gagnée d’avance. Le seul obstacle était une formalité: obtenir un permis de Washington plutôt que des autorités locales, parce que le pipeline franchirait une frontière. Un précédent pipeline Keystone, entre l’Alberta et l’Illinois, avait obtenu un tel permis quelques années plus tôt sans difficulté.

Et puis, en 2011, une poignée de militants environnementaux, dont l’auteur américain Bill McKibben qui deviendrait un acteur-clef de cette lutte, découvrirent que dans leur opposition au pétrole des sables bitumineux, cette formalité devenait une arme: elle leur permettait de faire une demande simple et concrète —non à Keystone— auprès d’une cible concrète —le président des États-Unis.

Ces militants s’aperçurent aussi, à leur grande gêne, que les opposants au pipeline ne les avaient pas attendus. Des fermiers du Nebraska, des membres des premières nations au Canada et aux États-Unis, des groupes religieux, des mouvements de gauche et de simples citoyens, étaient actifs depuis 2008. Ils avaient eu quelques succès, mais deux événements contribuèrent à cristalliser leur mouvement en une coalition : un déversement de pétrole catastrophique au Michigan en 2010 —un pipeline là aussi, de la compagnie Enbridge— et un texte en 2011 du réputé climatologue James Hansen pour qui si on sortait du sol l’ensemble du pétrole des sables bitumineux, c’en serait «fini pour le climat» (game over for climate).

Lorsque cette coalition disparate, chapeautée par l’organisme 350.org, se mit à organiser un acte de «désobéissance civile» de deux semaines devant la Maison-Blanche en août 2011, la plupart des journalistes n’avaient jamais entendu parler de Keystone XL. Trois ans plus tard, lors de la grande marche sur le climat de New York en 2014, Keystone XL était devenu un des enjeux centraux.

Entretemps, TransCanada avait divisé son projet en deux, annonçant la construction de la branche sud, celle qui ne nécessitait pas de permis de Washington. Et en juin 2013, Obama avait pour la première fois montré un signe qu’il avait entendu les opposants: dans un discours à l’Université Georgetown, il avait déclaré qu’il n’approuverait Keystone XL que si ce projet «n’augmentait pas significativement le problème de la pollution par le carbone».

«C’était un point tournant», se souvient aujourd’hui le directeur de 350.org, Jamie Henn, en entrevue à Vox . «On s’est dit : OK, on est sur notre terrain, ici. Ce n’est pas un débat sur les emplois, sur l’économie américaine, sur l’indépendance énergétique. C’est à propos du climat. C’est un débat que nous pouvons gagner.»

Le 3 novembre, TransCanada demandait au gouvernement américain de suspendre temporairement l'analyse de sa demande de permis pour le pipeline. Le 6 novembre, le président Obama annonçait son rejet du projet Keystone XL.