Nos ancêtres préhistoriques n’avaient inventé ni l’agriculture ni l’élevage, pourtant ils se portaient comme un charme, sans obésité et sans diabète. Tel est le credo du régime « paléo » qui invite ses adeptes à reproduire la manière de manger de l’époque appelée « paléolithique », en supprimant tous les aliments apparus au cours des 10 000 dernières années.

Les experts voient deux problèmes à ce credo. Tout d’abord, rappelle Manon Savard, codirectrice du laboratoire d’archéologie et de patrimoine de l’Université du Québec à Rimouski, le Paléolithique couvre près de 3 millions d’années avec des populations éparpillées qui se nourrissaient selon « ce qui était disponible là où ils étaient ». Il n’y a donc pas eu un seul régime paléolithique. Ensuite, ce qui était disponible ne ressemble pas vraiment à ce que les paléos modernes mettent dans leur assiette.

Vraiment paléo ?

En effet, les fruits et légumes de nos ancêtres n’ont que peu à voir avec ceux des supermarchés : par exemple, les avocats, bananes, salades ou brocolis anciens, dont la forme et le goût ont été améliorés par une agriculture sélective. Et les graines originales sont soit disparues, soit extrêmement rares.

De plus, il est impensable qu’un homme paléolithique ait pu avoir au même déjeuner des avocats d’Amérique du Sud, des bleuets d’Amérique du Nord et des œufs européens ou chinois, rappelle Christina Warinner, codirectrice du Laboratoire d’anthropologie moléculaire et de recherche sur le microbiome à l’université d’Oklahoma, dans sa conférence TEDx.

Enfin, comme les adeptes du régime paléo ne vont certainement pas tous se transformer en chasseurs-cueilleurs, pour obtenir la quantité de protéines animales et végétales qu’ils veulent consommer, l’agriculture et l’élevage leur sont indispensables — en contradiction donc, avec ce qu’était l’époque paléolithique.

Par contre, s’ils veulent se conformer à ce qu’était vraiment cette époque, ils pourraient bel et bien manger certaines céréales comme le blé, en théorie interdit dans un régime paléo strict. En effet, plusieurs études archéologiques, la dernière publiée dans la revue PNAS en septembre, montrent que nos ancêtres mangeaient déjà de l’avoine, de l’orge et du blé il y a 60 000 ans, soit 50 000 ans avant l’agriculture. Et Martin Fréchette, nutritionniste chargé de cours à la faculté des sciences de l’Université de Sherbrooke, le confirme : « c’est difficile de tenir sans féculent, surtout quand il y a un effort physique intense (pour des sports d’équipe ou d’endurance). »

Des mutations plus fréquentes

Le concept derrière le régime paléo est le suivant : le génome humain aurait évolué plus lentement que notre mode de vie. Il faudrait donc revenir à une alimentation que notre corps supporte en supprimant en particulier les produits laitiers, les légumineuses et surtout les aliments transformés.

Mais ce concept d’absence d’évolution n’est pas entièrement vrai : certaines mutations peuvent s’imposer rapidement si l’environnement leur est très favorable.

Par exemple, si la majorité des êtres humains peuvent aujourd’hui boire du lait, même après le sevrage, c’est en raison d’une mutation de l’enzyme lactase : celle-ci, normalement, n’est produite que chez les bébés des mammifères. Or, cette mutation n’a que 5 à 10 000 ans. Même si près de 100 % des Asiatiques sont intolérants au lactose, à peine 2 à 15 % des Nord-Européens le sont.

Une autre enzyme, l’amylase, aurait muté depuis l’apparition de la cuisson. Elle permet de digérer l’amidon cuit. Une étude récente, dans la Quarterly Review of Biology , suggère l’importance de cette mutation dans l’évolution de notre cerveau : cette enzyme aurait contribué à fournir les nutriments dont avait besoin notre cerveau grandissant. Cette étude remet du coup en question une autre théorie, selon laquelle seule la viande expliquerait l’augmentation des capacités cérébrales de nos ancêtres.

Des repas riches

Le régime paléo conseille aussi d’ingérer 3000 calories par jour. Manon Savard confirme que nos ancêtres mangeaient sans doute autant, en s’appuyant sur des restes archéologiques et sur l’alimentation des tribus modernes de chasseurs-cueilleurs.

Mais elle soumet deux objections. D’abord, notre mode de vie a changé : nous passons en effet le plus clair de notre temps assis, plaisante-t-elle. Ensuite, nos ancêtres mangeaient autant pour subvenir à leurs besoins en glucides lents et nutriments. Un plat de pâtes aujourd’hui peut fournir autant de glucides lents sans avoir à manger une si grande quantité.

Cela dit, ce que ses défenseurs appellent « régime paléo » est en fait aussi varié qu’a pu l’être l’alimentation durant le Paléolithique et beaucoup de ces régimes prennent en compte les remarques de divers experts, permettant l’ajout de quelques grains entiers voire de quelques produits laitiers. Le point commun étant de limiter les produits trop transformés, donc de manger « avec moins de sucre, matière grasse et sel ajoutés, et plus de fruits et légumes et de bon gras, ce qui suit les recommandations des nutritionnistes », précise Martin Fréchette.

« Je conseillerai une approche plus modérée qui permet de profiter du bon qu’il y a dans le régime paléo sans les privations : un régime de type méditerranéen. » Surtout, « l’agriculture et l’élevage sont présents dans nos vies depuis près de 10 000 ans mais les problèmes comme les maladies chroniques ont commencé il y a quelques décennies à peine. Quel est donc le vrai coupable ? L’agriculture, l’élevage ou plutôt l’industrialisation et les aliments transformés ? »