Autre action

Actualité

La limite nord de la pollution atmosphérique

Isabelle Burgun, le 26 janvier 2016, 22h26

(Agence Science-Presse) La nouvelle provient des lichens. L’analyse de ce modeste matériel vivant, présent partout au Québec, situe la limite nord de la pollution atmosphérique, liée aux activités humaines, à près de 100 kilomètres au nord de Chibougamau et de Sept-Îles, soit à 200 km au nord du Lac-Saint-Jean.

Crédits : Jean-Philippe Bellenger
Cliquer sur la photo pour agrandir
Crédits : Jean-Philippe Bellenger

Cette « ligne » sépare le territoire vierge du Nord québécois de celui pollué du sud. « Nous sommes chanceux, car le Nord est exempt de contamination aux métaux lourds », souligne Jean-Philippe Bellenger, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biogéochimie continentale de l’Université de Sherbrooke.

Pour arriver à cette conclusion, son équipe de chercheurs a analysé la concentration de 18 éléments chimiques au sein de diverses espèces de lichens (Peltigera aphthosa, Nephroma arcticum) sur un vaste territoire large de 730 km, d’est en ouest, sur 1080 km du sud au nord, la première étude d’importance pour l’est du Canada. Leurs résultats de recherche ont été publiés dans une récente édition de la revue Science of the Total Environment.

Les données ainsi recueillies présentent une vision plus précise de la propagation des contaminants, attribuée principalement aux activités industrielles et agricoles. « La plupart des éléments sont plus abondants dans le sud, mais l’impact de l’homme est surtout visible à travers la présence de métaux lourds, comme le fer, l’aluminium, le titane, le vanadium, le cobalt, le nickel, le chrome et le plomb », énumère le chercheur.

Faire parler les lichens

Symbiose entre un champignon et une algue, le lichen pousse lentement et puise ses ressources à même les roches sur lesquelles il vit, mais aussi à partir de l’atmosphère qui l’entoure. Ce petit organisme, à l’aspect verdâtre, s’avère ainsi un biomoniteur efficace de la pollution. « Le lichen présente une bonne tolérance à différents métaux qu’il accumule sans mourir dans ses tissus. Chaque espèce est sensible à différents types de polluants. La présence de l’un et l’absence de l’autre sont révélatrices », explique le chercheur.

Leur croissance radiale — du centre vers les extrémités — donne également aux chercheurs des indications sur les pics temporels de pollution, un peu comme les cernes ou anneaux de croissance des arbres. Accroché à son petit bout de roche, le lichen constitue donc un témoin privilégié des variations des activités polluantes humaines.

Comme le lichen croît au sein d’un territoire habituellement vierge de pollution, les chercheurs qui les étudient en apprennent beaucoup sur sa capacité à récupérer les minéraux naturels du sol. « Leur potentiel d’extraction repose sur leur symbiose avec des bactéries, sortes de “navettes” permettant des échanges entre les milieux et les cycles des éléments, telle la fixation d’azote », précise le chercheur, toujours fasciné devant ces mécanismes d’opération.

Fragile protection du Nord

Deux raisons expliquent, selon M. Bellenger, la « propreté » du nord et sa résistance à la pollution : la faiblesse de l’activité anthropique — plus simplement, le peu d’activité humaine — et la circulation atmosphérique — la présence de deux grandes cellules de circulation atmosphérique, la cellule de Ferrel et la cellule polaire. Ces courants, jumelés au Gulf Stream évacuent vers l’est, et donc vers l’Océan Atlantique, la pollution produite au plus au sud.

Sans compter qu’au nord, pour l’instant, peu d’industries génèrent une pollution atmosphérique susceptible de contaminer le territoire. Même si les industries minières produisent une pollution locale — les alentours et les cours d’eau témoignent des impacts de ces activités — peu de particules circulent dans l’atmosphère.

Les changements climatiques et les plans d’industrialisation du nord du Québec prévus dans le Plan Nord pourraient toutefois changer la donne. « L’augmentation de la température risque d’entraîner un phénomène de déstockage du dioxyde de carbone des écosystèmes boréaux. Ce phénomène pourrait à son tour contribuer à accélérer les changements climatiques alors même que la forêt boréale est une championne en matière de séquestration de carbone », met en garde le chercheur.