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Et si Trump n'était pas une anomalie?

Pascal Lapointe, le 7 mars 2016, 16h05

(Agence Science-Presse) Les chercheurs en science politique qui étudient la montée des gouvernements autoritaires trouvent en Donald Trump un fascinant sujet d’étude. Plus exactement: pas lui, mais ses partisans.

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- Amanda Taub, « The Rise of American Authoritarianism », Vox, 1er mars 2016.

- Matthew MacWilliams, « The one weird trait that predicts whether you’re a Trump supporter », Politico, 17 janvier 2016.

- « Donald Trump authoritarian fantasies », Reason, 29 février.

- Jacob Weisberg, « An Eclectic Extremist », Slate, 4 mars.

Si le succès de Trump semble avoir pris tout le monde par surprise, il se trouve tout de même un petit groupe de chercheurs moins surpris que les autres. Un groupe qui, à la frontière des politologues et des psychologues, faisait depuis une quinzaine d’années un parallèle inquiétant entre les paramètres qui ont jadis permis, en Europe, l’émergence rapide de chefs autoritaires aux idées extrêmes —Hitler, Mussolini— et des paramètres similaires aux États-Unis.

Dans son ouvrage The Authoritarian Dynamic, paru en 2005 mais qui suscite tout à coup un intérêt accru, l’Australienne Karen Stenner, professeur en psychologie politique, dégageait une définition générale de «l’autoritarisme»: il peut être «activé» chez un groupe de gens en leur faisant percevoir ou craindre une menace physique ou une déstabilisation de l’ordre social. Ce qui conduit ces électeurs à réclamer des politiques extrêmes et des leaders forts. Comme le résume cette année Jonathan Haidt, de l’Université de New York :

Dans le cas d’une menace morale, fermez les frontières, jetez dehors ceux qui sont différents et punissez ceux qui sont moralement déviants.

Pour Stenner, «autoritarisme» ne doit pas être confondu avec «conservatisme», et ce serait la raison pour laquelle les analyses politiques traditionnelles ne l’auraient pas vu venir. Le conservatisme se définit par une aversion à l’égard du changement; c’est un mouvement qui peut englober des gens d’ethnies et de religions différentes, pour autant qu’ils entrent dans le cadre des «valeurs traditionnelles». Alors que l’autoritarisme se définit par une aversion à l’égard de groupes perçus comme responsables de cette menace: il n’est pas à proprement parler du racisme, il va plutôt cibler le bouc émissaire du moment —et en ce moment, aux États-Unis, c’est le musulman ou l’Hispanique.

Au-delà du clivage gauche-droite

Les politologues Marc Hetherington et Jonathan Weiler ont publié en 2009 un autre livre qui suscite aujourd’hui beaucoup d’intérêt, Authoritarianism and Polarization in American Politics.

  • Leur première conclusion : la polarisation dont la politique américaine était de plus en plus le théâtre depuis 20 ans n’était pas nourrie par la division entre démocrates et républicains, mais par ce «groupe électoral» étonnamment gros, et passé inaperçu, que l’on pourrait appeler en français les «autoritariens».
  • Leur deuxième conclusion: le parti républicain en avait attiré la plus grosse partie, à cause de son virage à droite sous l’influence du Tea Party, mais ils ne se reconnaissent pas tous dans le Tea Party.
  • Leur prévision en 2009 : tôt ou tard, un «leader fort» profitera de cette clientèle pour se hisser au sommet.

Suite logique de cette prévision : Donald Trump n’est pas une anomalie. Il n’est que le premier d’une série à venir.

Allant au-delà de ces théories, d’autres chercheurs ont donc tenté de cerner ces électeurs. Comme ils n’émergent pas des sondages par des questions telles que «avez-vous peur des musulmans», des politologues comme Stanley Feldman ont donc commencé dans les années 1990 à poser des questions plus pointues, telle que «qu’est-ce qui est le plus important pour un enfant : être indépendant ou avoir du respect pour les aînés». Des questions qui, par fragments, tentent de dégager un portrait impressionniste des valeurs par lesquelles une personne se définit. C’est de ces sondages que s'est dégagée l’image d'un mouvement «autoritarien» passé inaperçu et qui n’aurait attendu que les bonnes circonstances pour être «activé».

Selon une étude sur les attitudes des Américains 10 ans après les attentats du 11 septembre 2001, même des «non-autoritariens» pourraient passer dans «l’autre camp» si on en arrivait à leur faire croire qu’une menace est suffisamment sérieuse.

Combien sont-ils? Avec le tiers des votes dans les primaires républicaines, Trump a-t-il fait le plein, ou si le mouvement continue de croître? Et même s’il perd, que va-t-il se passer après l’élection de 2016? Le magazine Vox a tenté de répondre à ces questions en construisant avec un politologue et sondeur sa propre enquête. Il s’en dégage que 44% des Blancs se retrouvent dans les cases «beaucoup» ou «très» autoritariens, mais qu’ils ne votent pas tous —ou plus précisément, que leur vote sera orienté s’ils perçoivent, ou non, une menace. Or, il se dégage justement aujourd'hui qu’ils sont plus nombreux à avoir peur de l’État islamique, de la Russie ou de l’Iran —que d’un accident de voiture, par exemple. Ils sont aussi plus nombreux à avoir peur du changement social : 44% définissent le mariage gai comme «une menace pour le pays». Ils sont surtout républicains —mais un tiers seraient démocrates. Il s’agit, en bref, d’un mouvement «qui existe indépendamment de Trump», écrit la journaliste Amanda Taub dans Vox:

Si Trump perd l’élection, ça n’éliminera pas les menaces et les changements sociaux qui activent « l’appel à l’action » de l’autoritarisme. Les autoritariens chercheront des candidats qui leur donneront le leadership fort, punitif, qu’ils désirent. Ce qui veut dire que Donald Trump pourrait être le premier de plusieurs Trump en politique américaine, avec des implications profondes pour le pays.

C’est un peu, conclut-elle, comme s’il y avait désormais trois partis politiques: les démocrates, l’establishment du parti républicain et les autoritariens.