L’Agence Science-Presse lance cette semaine une campagne de sociofinancement pour créer une rubrique de vérification des faits, Le Détecteur de rumeurs . Elle discute de ce projet depuis un an avec des partenaires et d’éventuels bailleurs de fonds, dans l’espoir de créer quelque chose de solide autour de l’information scientifique, et en français. Pourquoi cette démarche ?

 

Qu’est-ce qu’une rubrique de vérification des faits ?

En théorie, tous les journalistes font de la vérification de faits avant de publier un reportage : est-ce que telle personne a vraiment dit ce que d’autres lui font dire ; qui est cette personne ; s’agit-il d’une source fiable ; ce qu’elle raconte s’est-il vraiment passé ; quand et où cela s’est-il passé.

Ces dernières années toutefois, plusieurs médias ont créé des rubriques consacrées spécifiquement à la vérification des faits. Aux États-Unis, PolitiFact et FackCheck.org ; en France, Les Décodeurs et Désintox ; au Québec, l’Inspecteur Viral. En juillet 2015, une rencontre tenue à Londres en recensait plus d’une soixantaine, et leur nombre continue d’augmenter.

Pourquoi de telles rubriques maintenant, si la vérification des faits a toujours existé ?

L’accélération de l’information à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux a pour conséquence que le simple citoyen est submergé. Et ces informations ne sont pas seulement plus nombreuses, elles proviennent de sources beaucoup plus diversifiées, au point où, pour beaucoup de gens, il est difficile de repérer ce qui constitue une source fiable. Plus récemment, des sites de nouvelles satiriques ou même de fausses nouvelles viennent s’ajouter au flot continu d’information auquel sont soumis tous les internautes.

D’où le succès de ces rubriques : il démontre l’appétit du public pour un effort crédible qui fournisse au citoyen des outils pour distinguer le vrai du faux, l’essentiel de l’accessoire. Ce succès est également lié au fait qu’elles sont réalisées par des journalistes, plutôt que par des communicateurs à qui on aurait pu reprocher d’être liés à un groupe d’intérêt.

Qu’ajoutera l’Agence Science-Presse ?

La grande majorité de ces sites se consacrent à la politique : c’est même le but exclusif du plus populaire d’entre eux, PolitiFact. Un petit nombre se spécialisent dans les rumeurs virales d’Internet. Dans ce vaste ensemble, l’information scientifique n’obtient qu’un espace restreint, voire pas d’espace du tout. Et aucun site ne s’y consacre en français. Le Détecteur de rumeurs sera donc le premier site de vérification des faits sur la science, en français.

Comment ça fonctionne ?

La forme et le fond diffèrent d’un site à l’autre. Mais dans tous les cas, le principe de base reste le même : vérifier les informations contenues dans une déclaration, une manchette ou une annonce, pour en arriver à un verdict.

Par exemple, une rumeur se met à circuler sur Facebook voulant qu’un nouveau médicament guérisse le cancer. Le texte du Détecteur de rumeurs devra répondre aux questions fondamentales : quelle est l’origine de cette information ? La source est-elle fiable ? Y a-t-il des données qui soutiennent cette affirmation ?

Les résultats seront présentés sous deux formes : un texte long, incluant des détails sur la démarche suivie par le journaliste, qui vise à fournir des outils au lecteur. Et un texte très court, incluant un cadran dont l’aiguille pointera vers le verdict : vrai, faux, ou entre les deux.

Pourquoi un cadran ?

À l’ère des réseaux sociaux, une telle rubrique prend toute son utilité si ses résultats sont diffusés au-delà des cercles de gens déjà convaincus. Nous savons que ces derniers seront les premiers à lire les textes détaillés ; mais pour rejoindre un public plus large, y compris le public qui avait déjà — en toute bonne foi — partagé la fausse nouvelle, il faut du matériel facile à diffuser. Le « véritomètre » s’inscrit dans cette logique.

De tels cadrans sont devenus la marque de fabrique des sites de vérification des faits : l’été dernier, Bill Adair, de PolitiFact, évaluait que 80 % des sites en utilisaient un.

Comment ces sites se financent-ils ?

À moyen et long terme, c’est la grosse inconnue. Une rubrique de vérification des faits n’étant pas vouée à devenir aussi populaire que des nouvelles sur les vedettes de l’heure, on ne prévoit pas beaucoup de revenus en abonnement ou en publicité. Pour l’instant, environ un sur cinq de ces sites est soutenu par un grand média et plus des deux tiers sont soutenus par de la philanthropie : des fondations vouées à soutenir du journalisme de qualité.

Dans notre cas, dans un premier temps, nos limites seront celles de nos ressources : la campagne de sociofinancement permettra de produire sept ou huit textes dans l’année ; un éventuel bailleur de fonds permettrait de hausser ce chiffre et de multiplier infographies et vidéos ; et l’Agence Science-Presse contribuera dans la mesure de ses modestes moyens.

Comment se fait le choix des sujets ?

Les urgences de l’actualité et la prévalence de certaines rumeurs, sont les éléments déterminants. Mais au contraire des Décodeurs et de PolitiFact qui peuvent compter sur des équipes imposantes de journalistes, Le Détecteur de rumeurs formera un comité de rédaction, composé de journalistes de l’Agence Science-Presse, d’un chercheur et d’un représentant des lecteurs, ce dernier choisi parmi les donateurs. Ensemble, ils confronteront leurs priorités, leurs sensibilités et leurs subjectivités.

Cela étant, l’aide des lecteurs sera déterminante : un site de vérification des faits gagne en influence à mesure que ses lecteurs lui proposent des sujets. Nous voulons que cette rubrique devienne participative. C’est d’autant plus important que nous ne voulons pas seulement poser des verdicts : nous voulons donner des outils au lecteur pour qu’il se fasse lui-même critique des nouvelles qui circulent sur l’internet et les réseaux sociaux.

Comment éviter d’être accusés de subjectivité ?

Une telle rubrique ne peut pas plaire à tout le monde. Parce qu’ils parlent avant tout de politique, tous les sites de vérification des faits ont été à un moment ou à un autre accusés d’être à la solde de l’un ou l’autre des partis politiques. En science, nous avons l’avantage de nous appuyer sur des données solides, mais la science n’a pas réponse à tout, et inévitablement, un verdict mitigé tel que « à moitié faux » déplaira à un lecteur qui voudrait lire un « faux » tonitruant.

Pourquoi des journalistes scientifiques ?

La seule promesse que nous pouvons faire face à la subjectivité est de suivre le modèle des PolitiFact et autres Décodeurs, qui est aussi au cœur de ce qui distingue le journaliste des autres métiers de la communication : une indépendance de tout intérêt particulier. C’est-à-dire aucune publicité de l’industrie ou de groupes de pression qui pourrait placer la rubrique en conflit d’intérêts. À cette fin, la charte des Décodeurs s’avère être un bon exemple à suivre : elle constitue en fait une charte de ce que tout journalisme de qualité devrait être.

Que veut-on dire par « donner des outils au lecteur » ?

Arrive un moment où il ne suffit pas juste de dire qu’une nouvelle est vraie ou fausse : le rythme de l’actualité est trop frénétique pour tout couvrir. Le lecteur sera gagnant s’il développe des réflexes pour vérifier par lui-même. Et s’il le fait avant de partager une nouvelle sur Facebook, c’est tout son entourage qui sera gagnant !

À cette fin, nous proposerons de courts guides pratiques : par exemple, quelles questions doit-on se poser devant une étude scientifique ; comment vérifier l’authenticité d’un texte, d’une photo, d’une vidéo, d’une source d’information. Bref, comment développer son esprit critique. En somme, une « éducation aux médias ».

C’est qu’au cœur de cette montée en popularité des sites de vérification de faits, il y a une mission, que seuls des journalistes scientifiques crédibles et indépendants de leurs sources peuvent accomplir: pour combattre la désinformation, il faut aider le public à se faire plus critique devant l’information.

Qu’en dites-vous ?