Il fut un temps où un scientifique était un vieux monsieur travaillant tout seul dans son grenier. Ce temps n’était pas si reculé lorsque, il y a 115 ans, les Nobel ont été créés. Ce qui explique deux des incongruités qui survivent : l’impossibilité de remettre un prix à plus de trois scientifiques... et le fait que ce soient toujours des hommes qui gagnent en physique.

 

Pourquoi trois personnes ?

Le testament d’Alfred Nobel stipule qu’un maximum de trois personnes peut se partager un Nobel scientifique — médecine, physique ou chimie. Or, le problème est qu’aujourd’hui, une percée scientifique n’est que rarement le fruit du travail de seulement trois chercheurs.

« Un anachronisme qui dérange », rappelions-nous l’an dernier. En fait, la revue Nature le dénonçait déjà dans un éditorial publié en... 1975.

David Thouless (université de Washington), Michael Kosterlitz (université Brown) et Duncan Haldane (université Princeton), lauréats du Nobel de physique cette année, ne font pas exception à la règle. Leur travail, qui a permis de « révéler les secrets des formes exotiques de la matière », a été effectué au sein de plus larges équipes et même la présélection des pionniers aurait pu être plus longue.

Si les parieurs avaient eu raison cette année — mais ils ont rarement raison — et que l’observatoire LIGO (Laser Interferometer Gravitational-wave Observatory) l’avait emporté, c’est plus d’un millier de scientifiques qu’il aurait fallu réduire à trois gagnants.

En 2013, les chercheurs Arturo Casadevall et Ferris Fang — à qui l’on doit ces dernières années des études sur les dysfonctionnements de l’édition scientifique — y avaient vu un problème nuisible pour la vulgarisation scientifique elle-même :

 

Le Prix Nobel illustre la théorie historique du « grand homme », cette théorie qui présume que l’Histoire est façonnée par des individus spéciaux qui transforment le monde à travers leur vision unique et autres qualités... Toutefois, les historiens modernes reconnaissent qu’il s’agit d’une vision incomplète de la façon dont le monde fonctionne vraiment.

 

Et les femmes ?

Le Nobel de physique poursuit également cette année une tradition vieille de 52 ans : c’est le temps écoulé depuis qu’une femme n’a PAS gagné dans ce domaine. La dernière, en 1963, était Maria Goeppert-Mayer, de l’université de Chicago. Elle succédait à Marie Curie en 1903, pour un total de deux femmes sur 202 gagnants, en 115 ans.

La physique arrive ainsi en queue de peloton avec 1 % des femmes nobelisées, suivie de près par la chimie avec 2 % et la médecine avec 5 %.

La situation était dénoncée en 2015 par la physicienne québécoise Pauline Gagnon dans sa conférence Belle mais pas Nobel, ainsi que par le physicien américain Gabriel Popkin en 2014 dans un billet de blogue où il proposait à la Fondation Nobel une liste de 20 noms. L’une de ces physiciennes, Deborah Jin, est décédée depuis.

On peut y voir une conséquence de la règle des trois personnes : les gagnants d'aujourd'hui étaient plus souvent, au moment de leur découverte, des chefs de laboratoire, en position d’autorité. Or, sur cette dernière marche, les femmes, en physique et ailleurs, sont encore sous-représentées. Même dans les disciplines où il y a autant d’étudiantes que d’étudiants, le pourcentage de femmes diminue après le postdoctorat, il diminue encore avant l’obtention de la permanence et diminue toujours au moment de décrocher un poste de direction.

Faut-il avoir les cheveux gris pour être Nobel ?

Enfin, les Nobel sont de plus en plus vieux. Depuis l’an 2000, seulement 8 % des gagnants des Nobel de science ont moins de 50 ans. La tendance est à la hausse depuis 1950. Le trio des physiciens de cette année ne fera pas exception : David Thouless, né en 1934 et Michael Kosterlitz, né en 1942, ont contribué dans les années 1970 — une époque où ils n'avaient pas encore les cheveux gris — à des percées dans la compréhension du comportement à haute et basse température des matériaux supraconducteurs. Duncan Haldane, le plus jeune — né en 1951 — a arrimé dans les années 1980 le concept mathématique de topologie à la compréhension de nouveaux matériaux. Des percées qui, suggère la Fondation Nobel, ouvrent la porte à de nouvelles voies pour l'électronique et les ordinateurs quantiques.