La Marche pour la science du 22 avril devrait s’en tenir exclusivement à la science. Du moins, si la science était seulement « une entreprise purement abstraite, mécanique et objective ».

C’est le point de départ du texte du psychologue Richard William Prather, de l’Université du Maryland, publié le 3 avril par le Scientific American. Et son ironie traduit aussi le dilemme qui agite depuis quelques semaines les défenseurs de cette marche autant que les indécis. D’un côté, ceux pour qui les politiques de l’équipe Trump qui attaquent de front la science sont si nombreuses que les scientifiques n’ont d’autre choix que de faire connaître leur opposition — les coupes à l’Agence américaine de protection de l’environnement et aux National Institutes of Health, le rejet des changements climatiques et un mélange généralisé d’indifférence et d’hostilité à l’égard des experts.

De l’autre côté, écrivait le Norvégien Andrea Saltelli le 8 mars sur la plateforme The Conversation, ceux pour qui le scientifique perd son objectivité, ou du moins, risque de convaincre les gens qu’il l’a perdue. En particulier, poursuit ce professeur du Centre d’études de la science et des sciences humaines à l’Université de Bergen, la Marche pour la science renforcera la perception, chez les groupes conservateurs, que « les scientifiques sont devenus un groupe d’intérêt ».

Autant l’attrait que le danger de la Marche pour la science résident dans cette demande que les scientifiques se présentent comme un collectif unique.

« La Marche pour la science va rendre mon travail plus difficile et augmentera la polarisation », écrivait quelques jours plus tôt le géologue américain Robert Young dans le New York Times, lui dont le travail sur l’érosion des côtes de la Caroline du Nord à cause de la hausse du niveau des océans a été descendu en flammes par les groupes d’intérêt locaux qu’il dérangeait.

Une Marche pour la science, aussi bien intentionnée soit-elle, ne servira qu’à trivialiser et politiser la science dont nous nous soucions, renvoyant les scientifiques dans le rôle d’un autre groupe entrainé dans la guerre des cultures.

C’est la position contraire que défend Prather, pour qui il est temps que les scientifiques s’impliquent dans le débat public.

Au fur et à mesure que l’idée d’une marche prenait son élan, les désaccords sur les limites de cette marche gagnaient aussi en importance. Les projecteurs devaient-ils être braqués d’abord sur le climat ? Le financement fédéral pour les agences scientifiques devrait-il être discuté ? La marche devrait-elle traiter de questions qui pourraient être perçues comme politiques ou sociales, comme le manque de représentativité des femmes et des minorités dans plusieurs domaines scientifiques ?

Le risque d’un éparpillement, d’une absence de « message » unique à communiquer aux médias et au grand public, avait été soulevé dès la fin-janvier, notamment par le psychologue Steven Pinker, de l’Université Harvard : la Marche, a-t-il reproché sur Twitter, « compromet ses objectifs avec une rhétorique antiscience / politiquement correcte / politique identitaire / gauche dure »

Mais la Marche des femmes du 21 janvier à Washington avait elle aussi une multiplicité de causes à défendre — ce qui lui avait aussi été reproché, mais ne l’a pas empêchée d’être un succès. Or, l’idée d’une Marche de la science est née immédiatement après la Marche des femmes qui — au lendemain de l’entrée en fonctions de Donald Trump — avait rassemblé un million de personnes — soit davantage que la cérémonie inaugurale du président.

Robert Young tient à souligner dans son texte qu’il ne s’oppose pas à une implication dans le débat : il recommande plutôt que les scientifiques s’intègrent aux activités citoyennes de leurs régions ou de leurs villes respectives.

Au final, rappelle Prather, ces discussions sur la pertinence de la Marche sont le reflet de celles qui agitent la communauté scientifique dès qu’il est question de sortir du laboratoire. « Qu’est-ce que nous incluons lorsque nous discutons de science ? » L’histoire récente et moins récente est riche d’exemples où une découverte scientifique était « inextricablement mêlée » avec du politique, du social et de l’éthique.

La vulgarisatrice Miriam Kramer a répondu aux critiques de manière moins oblique : « la science est déjà politisée. Revenez-en, et marchez ». À défaut d’une autre raison, « marchez pour votre foutu emploi ».

Ajouts 20-21 avril: