Peut-on démontrer qu'un discours politique est capable de rendre le racisme plus acceptable, même si ce discours se garde bien de se dire raciste ? Au-delà des intuitions et des anecdotes, comment démontre-t-on une pareille chose ? C’est l’exercice auquel se sont livrés trois chercheurs américains, en profitant du contexte politique qui est le leur.

« Les participants jugent une personne moins négativement pour avoir exprimé publiquement une opinion politique avec laquelle ils sont en désaccord, si dans l’environnement social de cette personne, la majorité exprime cette opinion. » Derrière ce langage savant se cache une des deux expériences menées par le trio de chercheurs, avant et après l’élection de Trump : ils ont constaté qu’après, un plus grand nombre de participants jugeaient désormais acceptable l’idée qu’un de leurs voisins donne de l’argent à un groupe prônant que l’immigration soit réservée aux gens d’ascendance européenne.

Comparer des attitudes dans un contexte changeant a ses limites, reconnaissent-ils dans leur article, qui n’est pour l’instant qu’un article déposé « pour discussion ». L’expérience a ses limites, justement parce que le contexte politique est changeant — il évolue littéralement de semaine en semaine —, mais aussi parce que les chercheurs se sont limités à tenter de mesurer chaque participant en fonction de deux extrêmes : xénophobe ou tolérant. La façon dont l’expérience a été imaginée a néanmoins attiré l’attention de plusieurs depuis sa mise en ligne à la fin-mai, tant elle permet de mettre du concret sur un concept théorique qui circule depuis longtemps en psychologie et en sociologie : la différence entre ce qu’une personne dit qu’elle pense, et ce qu’elle pense vraiment. On peut mesurer cette différence par d’habiles questionnaires, mais peut-on observer une évolution dans le temps sans influencer le « cobaye » ?

Au début des années 1990, un économiste de l’Université Duke, Timur Kuran, s’était intéressé à cette question en profitant de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est. Il y avait trouvé un terrain de choix pour observer la vitesse à laquelle une opinion inacceptable — la haine du communisme — était devenue acceptable.

Cette année, deux semaines avant l’élection de novembre, Leonardo Bursztyn, Georgy Egorov et Stefano Fiorin ont donc recruté 458 personnes vivant dans huit États que les sondeurs attribuaient d’avance à Trump. À la moitié, ils ont dit que Trump allait gagner. Tous se sont fait poser les mêmes questions, dont celle-ci : autoriseraient-ils le chercheur à faire en leur nom un don à un organisme anti-immigrant ? Parmi ceux qui ne s’étaient pas fait dire en commençant que Trump avait de bonnes chances de gagner dans leur État, la garantie d’un don anonyme les rendait plus enclins à faire ce don (54 % contre 34 %). À l’inverse, chez ceux à qui on avait dit que Trump allait gagner, l’anonymat ne faisait aucune différence sur le fait de donner ou non de l’argent.

L’échantillon est petit pour en tirer des conclusions définitives, mais ces résultats mis en relation avec la deuxième expérience deviennent plus intéressants. Après l’élection de Trump, dans les mêmes États avec des participants différents, l’anonymat ne faisait plus de différence. La moitié des personnes testées autorisait le don, qu’il soit ou non rendu public. Autrement dit — c’est là l’interprétation des chercheurs —, le fait d’avoir découvert qu’une majorité de leurs concitoyens était favorable à des positions anti-immigrants « libérait » la possibilité de se dire ouvertement anti-immigrants.

Rien dans ces résultats ne démontre que « des normes sociales se désagrègent », comme le suggère le sous-titre de l’article :

Nos résultats suggèrent que la hausse de popularité de Donald Trump n’a pas rendu ces participants plus xénophobes, mais qu’elle a plutôt rendu plus à l’aise de s’exprimer ceux qui étaient déjà les plus intolérants.

Mais s’il s’avérait statistiquement mesurable qu’un tel discours politique puisse bel et bien « libérer » une telle parole, il faudrait s’inquiéter de la possibilité que l’impact ne se limite pas à des dons à des groupes racistes. Des propos haineux, y compris de la part d’enfants comme le révèle un reportage récent de BuzzFeed, des menaces physiques, telles que recensées par le magazine Pro Publica, voire des assauts meurtriers comme celui du suprémaciste blanc dans un train de Portland la semaine dernière, peuvent aussi faire partie de ces gestes jugés « libérateurs » chez la frange la plus intolérante de la population.