Aux États-Unis, le climatoscepticisme devient moins crédible que jamais… mais il est pourtant plus puissant que jamais. La solution de cette énigme : au-delà de l’industrie pétrolière, au-delà de l’idéologie conservatrice, il ne faut pas sous-estimer le sentiment d’appartenance à un groupe, à une « tribu ».

Si ce sentiment d’appartenance n’était pas un facteur dominant, le manque de crédibilité de certains des acteurs du mouvement climatosceptique aurait achevé de le discréditer. Cas-type cette semaine : l’un des plus populaires animateurs de radio du pays, Rush Limbaugh, a annoncé mercredi sur les ondes que l’ouragan Irma était un complot de la gauche… Deux jours plus tard, il évacuait discrètement la Floride.

Autre cas type : Scott Pruitt, qui est lui aussi climatosceptique, et néanmoins directeur de l’importante Agence de protection de l’environnement (EPA). Il a déclaré jeudi sur CNN que de parler de changements climatiques en ce moment, c’était manquer de sensibilité à l’égard des habitants du Texas et de la Floride.

Il fait évidemment partie d’une minorité, celle qui rejette aveuglément les conclusions de 97 % des recherches scientifiques publiées. La majorité, elle, démontre de plus en plus que le climatoscepticisme est, mondialement, de plus en plus marginalisé :

  • Selon l’étude d’une politologue norvégienne parue en 2015, le parti républicain serait désormais le seul grand parti politique du monde occidental à rejeter les changements climatiques.
  • Même au sein de ce parti, une majorité de membres est, selon les derniers sondages, favorable à des actions pour combattre les changements climatiques et accroître la place de l’éolien et du solaire.
  • Enfin, vendredi, une ancienne directrice de l’EPA, Christine Todd Whitman, nommée de surcroît, en 2001, par un président républicain, attaquait sévèrement Scott Pruitt et ses semblables, dans un texte d’opinion publié par le New York Times :

De l’autre côté, il y a une petite minorité de négationnistes qui publient très peu, sont rarement cités dans la littérature scientifique et sont souvent financés par l’industrie des carburants fossiles… Que M. Pruitt veuille utiliser le pouvoir de l’EPA pour élever ceux qui ont déjà perdu le débat est honteux.

Et pourtant, tout minoritaires et marginaux qu’ils soient, les climatosceptiques ont été plus nombreux que jamais à accéder aux plus hauts échelons du gouvernement américain depuis l’élection de Trump. Et ça n’avait pas commencé avec Trump : depuis des années, les élus républicains de la Chambre des représentants, à Washington, dirigent le comité de la Chambre… sur la science.

Comme l’écrivait le Nobel d’économie Paul Krugman samedi en faisant référence à l’incident Rush Limbaugh : « vous passez à côté de la question si vous croyez que cette histoire est à propos de Rush Limbaugh. Les complotistes cinglés qui spéculent sur le climat ne sont pas une aberration de la droite. Ils sont la norme. »

La psychologie a un concept pour cette réalité : l’épistémologie tribale. Concept défini comme suit : l’information que reçoit une personne n’est pas évaluée en fonction de la compréhension du monde qu’a cette personne ou des données probantes dont elle dispose, mais en fonction de l’adéquation entre cette information et les valeurs de sa « tribu » et surtout, des chefs de sa « tribu ». 

Autrement dit, « c’est bon pour notre clan » prend le dessus sur « c’est vrai », résumait le printemps dernier le journaliste David Roberts dans Vox.

C’est un phénomène connu : lorsque les chefs de file d’un groupe idéologique prennent férocement position sur quelque chose, la majorité de leurs partisans les suit sans poser de questions. Ces partisans y croient parce que leur « tribu » y croit… ou du moins, parce qu’ils pensent que leur tribu y croit. Certes, les sondages nous révèlent qu’en réalité, la majorité des partisans du parti républicain seraient favorables à un virage sur la question climatique. Mais comme leur perception est plutôt que la quasi-totalité de leurs chefs de file rejette cette question, cette majorité pro-climat devient une majorité qui s’ignore.

Résultat : tout minoritaires et marginalisés qu’ils soient, les climatosceptiques américains restent une « tribu » fermée sur elle-même qui pèse d’un lourd poids sur l’échiquier politique mondial. Tant que leurs politiciens continueront d’afficher aussi fièrement leur déni, une large partie de l’électorat républicain restera imperméable aux arguments de la raison.