Bruno Latour, célèbre sociologue français accusé d’avoir contribué depuis près de 30 ans à une « guerre » larvée entre sciences sociales et sciences, rejette le terme de « guerre », mais constate avec regret que son propre argumentaire a pavé la voie aux climatosceptiques.

En entrevue avec la revue américaine Science, l’homme qui a pris sa retraite le mois dernier de l’Université Sciences-Po de Paris après quatre décennies dans le monde académique, nie qu’il se soit agi à l’époque d’une « guerre », mais admet que c’en est devenu une. « Nous sommes à présent dans une situation totalement différente. Nous sommes vraiment dans une guerre. Cette guerre est menée par un mélange de grandes compagnies et d’une poignée de scientifiques qui nient les changements climatiques. »

Déjà, en 2012, dans son ouvrage Enquête sur les modes d'existence, Latour avait pris ses distances d’un mouvement qui, à tort ou à raison, s’était réclamé de lui depuis les années 1990 pour présenter la science comme une simple « idéologie », une série de « thèses relatives » ou « d’opinions ». Son changement de cap, raconte-t-il aujourd’hui, était venu d’une prise de conscience de l’argumentaire employé par les opposants à la « théorie » du réchauffement climatique, et de sa conviction personnelle à l’effet qu’il existe bel et bien, en science, des faits solides et validés qui sont davantage que de simples opinions. « De dangereux extrémistes utilisent les mêmes arguments de construction sociale pour détruire des preuves solides qui pourraient sauver nos vies », a-t-il également écrit, en anglais.

Pour combattre cette nouvelle « guerre », poursuit-il, les scientifiques devront regagner un peu de « l’autorité » et du « respect » qu’ils ont perdus au cours des dernières décennies.