Le « ciseau génétique » CRISPR est-il encore dans les limbes ? Des gros titres ce lundi, dans la presse scientifique, ont pu laisser croire qu’il pouvait indirectement augmenter le risque de cancer. Une perspective à laquelle on peut apporter des bémols… ce qui n’a pas empêché la valeur des actions d’au moins quatre compagnies de biotechnologie de partir à la baisse lundi.

Certes, les observateurs savent déjà que la voie rapide sur laquelle avance CRISPR-Cas9 depuis trois ans est jonchée d’obstacles. Une étude parue en janvier a établi que chez plusieurs personnes, le système immunitaire peut réagir en attaquant la protéine Cas9. Une autre étude en 2017, alléguant que des altérations de gènes avec cet « outil » passent plus souvent que prévu à côté de la cible, a été rétractée en mars ; mais le sentiment demeure que l’optimisme des trois dernières années doit être modéré.

Et l’image du cancer a provoqué davantage d’émois cette semaine. Altérer des gènes avec CRISPR-Cas9 augmente-t-il, ou pas, le risque que les cellules ainsi modifiées — dans le but de combattre une maladie — provoquent le cancer ? Selon le titre retenu par le magazine de vulgarisation en santé Stat News, « Nouvel obstacle pour CRISPR : des cellules modifiées peuvent causer le cancer, selon deux études ». D'après le titre plus prudent retenu par le New York Times, « Une énigme CRISPR : comment les cellules se dérobent à l’édition de gènes ».

À l’origine de cet émoi, deux études donc, parues le lundi 11 juin dans Nature Medicine. Elles semblent conclure que les cellules dont les gènes ont été altérés avec succès par cette technologie, auraient le potentiel de répandre des cellules cancéreuses chez le patient.

Le mot-clef ici est « potentiel ». Dans leurs expériences, les deux équipes, une de l’Institut Karolinska en Suède et l’autre de la compagnie Novartis aux États-Unis, ont testé CRISPR sur deux types de cellules humaines — des cellules souches et des cellules de la rétine. Elles ont toutes deux constaté que lorsque CRISPR-Cas9 « découpe » la double hélice de notre ADN (pour y insérer une version « saine » visant à combattre une maladie), la cellule qui contient cet ADN active une « réparation » avec à sa tête le gène p53. Dans le moins pire des cas, cela ralentit ou bloque l’action de CRISPR — certaines des cellules qui ont « accepté » l’action de CRISPR, sont tuées par la contre-attaque de p53. Dans le pire des cas, certaines des cellules qui ont survécu se retrouvent avec un p53 dysfonctionnel en elles. Or, il se trouve que c’est le gène p53 qui, très souvent, est à l’origine d’un cancer : près de la moitié des cancers de l’ovaire et des cancers colorectaux, tout comme 38 % des cancers du poumon et un tiers de plusieurs autres types.

La porte de sortie est qu’il y a au moins deux façons de « découper » l’ADN, et que ce n’est qu’une des pistes qui a été explorée ici. Même les auteurs des deux études soulignent qu’à leur avis, CRISPR demeure « une technologie prometteuse ». Interrogé par le journaliste scientifique du New York Times, l’un de ces auteurs considère que l’émoi « a été exagéré » : cette découverte démontre plutôt que davantage de recherches sont nécessaires, pour comprendre les interactions entre ce « ciseau » et les gènes qu’il veut altérer. Il est également possible que les deux types de cellules testées soient plus « sensibles » que les autres à l’édition de gènes. Mais en attendant d’en savoir plus, il est certain que les premiers essais cliniques pour traiter une maladie avec l’aide de CRISPR ne sont pas pour tout de suite.