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Réflexions d'un gréviste ou les devoirs d'un professeur

Normand Mousseau, le 6 novembre 2005, 1h23

Cette semaine, il n'y aura pas de blogue à proprement dit, grève
oblige. Après les étudiants, c'est au tour des professeurs de
l'Université de Montréal de faire la grève. Une journée, d'abord, il y
a deux semaines, puis deux jours cette semaine. Comme je suis en congé
sabbatique à Paris, il m'est impossible de piqueter devant la station
de métro Université de Montréal, alors je manifeste électroniquement.

Malgré tout, je veux préserver le caractère éducatif de ce site (fourni
par l'Agence Science-Presse), alors j'en profiterai pour expliquer un
peu le travail du professeur d'université. Celui-ci a bien changé au
fil des années, et nous sommes bien loin de la tour d'ivoire de jadis.

Les devoirs du professeur sont multiples. Tout d'abord, il y a
l'enseignement, ce qui inclut les cours, bien sûr. Et si on ne comptait
que ceux-ci, environ 6 heures par semaine, notre tâche serait bien
légère.  Il faut aussi la supervision de stagiaires d'été,
d'étudiants aux cycles supérieurs — maîtrise et doctorat — et de
stagiaires postdoctoraux.

L'enseignement n'est pas tout. Le professeur est un «
professeur-chercheur ». Nous devons consacrer une part importante de
notre temps à la recherche. Ce dernier volet a pris une ampleur
considérable à l'Université de Montréal au cours des 20 dernières
années, comme dans beaucoup d'autres universités à travers le monde.
Aujourd'hui, l'UdeM se place première, deuxième ou troisième au Canada
selon presque tous les indicateurs de qualité ou de quantité de
recherche.  Il ne s'agit pas simplement de s'asseoir à un café en
attendant que l'inspiration vienne. Au-delà des activités dans le
laboratoire ou, dans mon cas, devant le superordinateur, la recherche
universitaire implique une kyrielle d'activités connexes qui ne peuvent
être évitées.

Première d'entre elles, la recherche de fonds nécessaires à l'achat
d'équipement et au financement des étudiants et chercheurs qui
travailleront dans le groupe. Les sources sont multiples et on passe
facilement un mois par année à écrire des demandes de subventions, car
toutes ne sont pas accordées.

Les chercheurs universitaires ne travaillent pas dans l'isolement. Nous
sommes intégrés à une grande communauté internationale. C'était vrai
pour Maxwell et Einstein, ce l'est encore pour nous. La gestion de la
découverte se fait par « les pairs ». Lorsque j'écris un article
rapportant de nouveaux résultats, je l'envoie à une revue scientifique.
L'éditeur prend mon article et l'envoie à deux ou trois autres
chercheurs spécialistes du domaine et leur demande de commenter :
est-ce que les résultats sont corrects? est-ce qu'ils sont bien
présentés? suffisamment importants? faut-il faire encore du travail?
Dépendamment de ces avis, l'éditeur acceptera mon article, le rejettera
ou me demandera d'y apporter des modifications.  Entre temps, je
recevrai moi aussi des articles à évaluer, je les lirai attentivement
et préparerai des rapports détaillés, dans un processus permettant à la
science d'avancer avec le moins d'erreurs possible.

Marchant à l'encontre du régime capitaliste brutal en vigueur
aujourd'hui, tout ce travail d'évaluation se fait bénévolement. Qu'il
s'agisse d'étudier la validité de nouveaux résultats, l'originalité de
demandes de subvention ou la qualité d'une thèse soutenue dans une
université étrangère, le travail se fait sans compensation financière,
dans un esprit d'entraide et de service à la cause du savoir,
conservant de forts relents du temps où la recherche était réservée à
une classe privilégiée. C'est cette absence de gain direct qui permet
au système de fonctionner, avec un minimum de corruption.

La tâche du professeur ne s'arrête pas là. L'université est gérée en
bonne partie par les professeurs, qui participent à des comités, des
jurys et diverses autres instances essentielles au bon fonctionnement
de l'institution. À tout ce travail, on doit ajouter les multiples
autres demandes : présentations dans les écoles, blogues (tel que
celui-ci), etc.

Pour parvenir à caser toutes ces activités dans une semaine, le
professeur ne peut pas compter ses heures. Ce n'est pas un esclavage,
bien sûr, car ce travail est souvent aussi une passion et le professeur
accomplit généralement toutes ces tâches de bonne foi.

Ce fonctionnement, qui brise toutes les règles de la société moderne,
est fragile. Or, on observe de plus en plus que les hautes
administrations des universités à travers le monde maltraitent ce
système en tentant de lui substituer le modèle de l'entreprise
capitaliste. Les signes sont nombreux : le salaire des dirigeants
augmente beaucoup plus rapidement que celui des professeurs et des
autres membres du personnel, cherchant à s'aligner sur celui des P.D.G.
(heureusement, il est encore à la traîne); les postes d'administrateurs
bien payés se multiplient — car il faut planifier, créer des
programmes, tenir des réunions. Durant ce temps, les pressions sur les
professeurs se multiplient, afin que leur performance augmente, en
général, sans aucune contrepartie. Ainsi, les décisions deviennent de
plus en plus autocratiques et les professeurs apparaissent comme de
simples exécutants au service de l'administration; en contradiction
profonde avec l'esprit même de l'université.

Les conséquences de ces bouleversements sont immenses. Dans sa
structure traditionnelle, l'université demeure un des seuls lieux de
pensée indépendante et libre, formatrice et observatrice de la Société.
Or, ceci déplaît aux administrateurs qui préféreraient une institution
productrice, productrice d'étudiants bien formés, de technologies et
d'applications au service de l'Économie. Les pans de savoir non
productif, sans buts précis, ou qui ne se classent pas au niveau
international sont dévalués au profit de domaines sélectionnés à courte
vue, créant des vides qui seront difficiles à combler.

Ce n'est pas clair combien de temps encore l'université traditionnelle
pourra survivre. J'espère que les professeurs et la société en général
sauront résister à cette transformation dont les conséquences seront
désastreuses.

 

5 commentaires

Portrait de Une empathique...

Puisque la véritable sagesse est de reconnaître ses erreurs, cela fait de vous un scientifique plus que respectable. Alors j'entonne moi aussi en english : Dr. Mousseau for President !

Portrait de Normand Mousseau

Décidemment, je n'aide pas mon cas avec le message précédent. Pas moyen de le changer, toutefois. Je recommence: Désolé. J'écris trop souvent en anglais et j'ai laissé passer cette faute inacceptable. Je la corrige à l'instant!

Portrait de Normand Mousseau

Désolé. J'écris trop souvent en anglais et j'ai laissé passé cet faute inacceptable. Je la corrige à l'instant!

Portrait de Une intriguée...

"Réflections", c'est un anglicisme volontaire pour intégrer la communauté anglophone à ce blogue ? Un jeu de mot impliquant un concept que la profane en moi ne comprend pas ? Ou peut-être plus simplement une petite bévue ? Quoi qu'il en soit du titre de votre commentaire, je partage du reste vos intéressantes "réflexions"...

Portrait de Delphine Naum

Dr. Mousseau for President !