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COMPTER LES MORTS EN IRAK

Normand Baillargeon, le 31 octobre 2006, 9h49

Ce que la science peut apporter aux débats sociaux, économiques et politiques
est souvent crucial. En ce sens, il est extrêmement triste de constater à quel
point la science, ses résultats et même, plus largement, l'attitude
scientifique, ont du mal à pénétrer notre espace public de délibération collective.

On aura une idée de ce que je veux dire ici en remarquant le peu de place qui
est accordé à la couverture de l'actualité scientifique dans nos médias,
lesquels, par ailleurs, ont bien souvent une rubrique quotidienne d'astrologie.

Si on souhaite avoir une opinion publique capable de pensée critique, il y a là
un très grave problème qui nous place devant un immense défi de nature, au fond,
pédagogique : rendre la science, ses principes et ses résultats accessibles à
tous les citoyens de manière à ce que chacun puisse participer de manière
informée et critique au vaste dialogue collectif sur les grands enjeux de société.

J'aurai certainement l'occasion de revenir sur ce thème sur ce blogue, mais un
premier pas est facile à franchir : ce serait de divulguer de l'information
scientifique pertinente à la discussion de certains enjeux.

Considérez à ce propos la guerre actuellement menée en Irak sous l'égide des
États-Unis. On peut certes avoir à ce sujet des opinions variées, mais la
qualité de notre discussion collective dépend de manière cruciale de celle de
l'information dont on dispose. Parmi elles, considérons la question cruciale de
savoir combien cette guerre a fait de morts.

À en croire bien des commentateurs, ce serait autour de 30 000 - ce qui, bien
entendu, est déjà énorme. D'où vient ce nombre? Il a semble-t-il été avancé en
décembre 2005 par le président Bush et il est depuis couramment répété et
parfois ajusté à la hausse. Mario Roy par exemple, dans un récent éditorial de
La Presse (25 octobre 2006, p. A26), écrit qu'«entre 35 000 et 60 000 Irakiens»
sont morts.

Ce qui est troublant, c'est que la prestigieuse revue The Lancet vient tout
juste de publier une nouvelle étude portant précisément sur ce sujet et qui
contredit ces nombres. Intitulée : "Mortality after the 2003 invasion of Iraq: a
cross-sectional cluster sample survey", la recherche en question est signée par
Gilbert Burnham, Riyadh Lafta, Shannon Doocy et Les Roberts. Elle est disponible
gratuitement - il suffit de s'inscrire - sur le site de la revue

http://www.thelancet.com/.

Cette recherche, si je m'en remets à une interrogation de la banque de donnée
eureka.cc, n'a pourtant à peu près jamais été évoquée dans les médias écrits
francophones du Québec. Plus précisément, Jooneed Khan l'a brièvement évoquée
(La Presse, 12 octobre 2006, page A 25); un bref texte de l'AFP, qui rapportait
à la fois les résultats de l'étude de The Lancet et l'opinion du président Bush
qui considère que la méthodologie employée est «plutôt discréditée» a été repris
dans Le Devoir (12 octobre 2006, p. b5); finalement, un court texte signé
Malcolm Ritter, de l'AP, a été repris dans La Tribune (12 octobre 2006, p. 20);
par La Presse Canadienne (11 octobre 2006); dans Le Droit (12 octobre 2006, p.
25) ; ainsi que sur Cyberpresse (11 octobre 2006); cette fois encore, cet
article oppose aux conclusions de The Lancet le point de vue du président Bush
en rapportant que celui-ci a affirmé, lors d'une conférence de presse : «Je ne
pense pas que ce rapport soit crédible».

Sauf erreur de eureka.cc ou de ma part, voilà donc tout ce qui s'est publié dans
les grands quotidiens francophones du Québec (ceci exclut le Journal de
Montréal, qui n'est pas couvert par eureka.cc) sur l'étude de The Lancet.

Or, que disait au juste cette étude?

C'était en fait la deuxième publiée sur le sujet par la revue. En 2004, une
première étude avait conclu qu'entre mars 2003 et septembre 2004, il y avait eu
100 000 morts excédentaires en Irak attribuables à la guerre contre ce pays. La
deuxième, celle dont il est ici question, conclut que le nombre de ces morts
excédentaires n'a cessé de croître et l'établit à 654 965!

Je pense que les médias ont ici raté deux belles occasions. La première était
celle de donner au public une information scientifique pertinente à un débat
public de la plus haute importance. La deuxième, celle de contribuer à l'éducation scientifique de ce même public et par le fait même de rehausser son
niveau de pensée critique.

Si les médias désiraient oeuvrer en ce sens, ils auraient pu en profiter pour,
entre autres :

• Expliquer ce qu'est une revue scientifique dont les articles sont révisés par
des pairs, ce qui est le cas de The Lancet;

• Faire connaître les immenses problèmes méthodologiques que pose ce type
d'étude, les choix méthodologiques des auteurs, leur justification et leurs
éventuelles limites;

• Expliquer ce qu'est une marge d'erreur;

• Rappeler, le cas échéant, ce qui est controversé dans cette étude et pourquoi.

Le public aurait alors pu évaluer les mérites respectifs des arguments de M.
Bush et de ceux des auteurs de la recherche, menée selon les normes en vigueur
dans le domaine. Il aurait, partant, été mieux outillé pour se faire une opinion
éclairée sur la guerre en Irak.

Deux belles occasions ratées, en somme, et qui nous rappellent d'abord que le
développement de la pensée critique des citoyens est une entreprise éducative
qui a de très lourdes conséquences politiques, ensuite le rôle important que
doivent jouer les médias dans l'accomplissement de cette tâche difficile.

5 commentaires

Portrait de Jean

Quelque jour aprés avoir fais mon post plus haut,je suis passer venir voir si d'autre billet étais disponible.Je fut trés décu de voir que Science-blogue n'étais plus.Croyant que sétais fini je suis pas revenue...

Alors imaginé comment je suis contan de vous revoir et en version amélioré(chaine de caractaire empeche le spam).

Bon tout sa pour dire que je suis d'accord avec a 100% avec camille.

De plus j'ai un trés grand doute dans l'inparcialité de nos média...

PS:Merci a l'avance Josée.:)

Portrait de Camille

Je suis bien d'accord avec vous, mais la grande majorité de la population des États-Unis, et probablement aussi du Canada, trouve leurs informations dans des médias populaires, tels que FOX et le Journal de Montréal, pour ne pas en nommer. Ce type de médias ne parle que rarement en terme de données et d'opinions scientifiques, ce qui a pour conséquence d'avoir une population sous-informée. Bien que nous ayons des moyens de s'informer autrement, de faire des recherches et tout, la majorité de la population ne se donne pas cette peine et reste dans cet étât de sous-information. Les grands médias auraient beau publier les résultats de cette recherche dont vous parlez dans votre billet, si la population continue de chercher son information dans des médias <poubelle>, alors ça ne sert pratiquement à rien.

Portrait de s.

En effet, dans un monde idéal, les médias participeraient à l'avancement intellectuel des gens, qui pourraient ainsi participer au débat de façon éclairée, etc.

Mais les médias ont-ils la capacité et la volonté pour ce faire? Côté capacité, combien de journalistes savent ce qu'est une revue dont les articles sont révisés par les pairs ou ce qu'est une marge d'erreur? Combien comprennent assez la méthodologie pour l'expliquer aux lecteurs? Certains peut-être mais pas nécessairement ceux qui sont affectés à couvrir ces nouvelles...

Quand à la volonté, beaucoup a été écrit là-dessus, ça ne sert à rien de le répéter ici...

Les deux études publiées par the Lancet sont très importantes, mais je ne crois pas que les grands médias vont se mettre à les diffuser de jour au lendemain. Que faire alors pour diffuser leurs conclusions? Il y a bien la voix des médias alternatifs, qui rejoingnent cependant un auditoire relativement peu important et déjà sensibilisé à ces questions...
On peut toujours se plaindre aux grands médias, mais pour ce que ça donne, j'ai peu d'espoir de ce côté

Portrait de Normand Baillargeon

Bonjour,

Je comprends tout à fait vos inquiétudes et partage aussi vos questionnements. Mais je pense aussi, en bout de piste, qu'on n'a guère d'autre choix que de miser sur l'éducation et les médias et qu'il n'est pas déraisonnable de le faire.

Portrait de Jean

Puisque le passé(l'affaire des compagnies de tabac ) a montré que les scientifiques DOIVENT mettre à jour tout ce qui contrevient à leur éthique de travail ou leur valeur morale mais encore faut il oser et avoir de la répercussion (scandale).

Comment peut on croire ce ``war president``, pour le citer, expert en recensement des morts? Pour moi C'est une confirmation de l'emprise du gouvernement sur ces médias. Dites vous qu'il y a une armée d'experts qui entoure toute marionette chef d'état, des scientifiques de l'opinion (façonner) publique, des indices de sondage, de la bonne posture à la t.v (eh oui) mais aussi des très grosses (le contraire des PME) entreprises, et maintenant des marchés de la malbouffe semblent même nécessaires pour de bon soldats.(P.S: si vous voulez faire l'armée pensez à ça, si vos compétences de soldat ne répondent pas aux attentes rien n'empêche l'armée de finir votre mandat comme chauffeur de marchandise(risqué, cible facile, grosse et lente) ou concierge.)

Toutes les spéculations sont faites pour minimiser, rassurer sur l'operation, faire peur avec les comportements ennemi=propagande.

La plupart du monde sont au fait que les nouvelles venant du front sont fausses mais ils sont déconnectés, ils n'aprouvent pas mais un sentiment d'impuissance en ressort, certains croient au bien-fondé de cette invasion et que Bush voulait vraiment libérer ce peuple de la tyrannie et de l'oppression(rires).

Les meilleurs scientifiques au monde ne pourraient rien puisque l'opinion publique est en général favorable (U.S.A) à une action pour prévenir une autre attaque terroriste depuis vous savez quoi.Et l'autre partie a l'impression que la machine ne peut être arrêtée et est plus préoccupée par leur vie quotidienne, leur boulot et rêve aussi au American Dream.

Moi je suis dégoûté par la manipulation de nos Etats, le vote ne sert pas à grand-chose, quand t'as le choix entre pile ou face mais que dans le fond, tu te ramasses anyway avec le 30 sous.

Aucun scientifique ne peut éduquer en cette matière, puisque ça ne servirait pas les intérêts de certains qui les aiment plus dans des labos.