Bon Dieu de *?@#%&$!
Ce n'est sans doute pas un hasard si des revues lues à la fois par les cognoscenti et par le grand public ont publié simultanément des articles de fond sur l'athéisme et la remise en question de la religion. En effet, immédiatement après la victoire démocrate aux élections américaines de mi-mandat, Wired a publié en page couverture « The New Atheism » tandis que l'édition du 13 novembre 2006 du Time renfermait un dossier intitulé : « God vs. Science ». Enhardis par cette éclaircie au sein d'un climat politique et culturel conservateur, des scientifiques, irrités et frustrés de l'ingérence du Président Bush dans les officines de recherche et les politiques scientifiques, ont décidé de réagir en s'attaquant à l'origine de leurs maux : la religion.
Plusieurs dénoncent haut et fort cet empiètement croissant de la pensée religieuse sur la société laïque, et notamment dans le domaine de la recherche scientifique (pensons seulement au débat sur les cellules-couches et les changements climatiques). Certains d'entre eux ont même entrepris une « croisade » contre la foi, parmi lesquels on compte des luminaires comme Richard Dawkins, Sam Harris et Daniel Dennett. Notons que plusieurs de leurs livres se trouvent d'ailleurs sur la liste des best-sellers.
Dawkins vient tout juste de publier The God Delusion, une charge cinglante contre la religion sous toutes ses formes. Dans son livre, il attaque les notions erronées sur le darwinisme et les clichés associés à la théorie évolutionniste et la sélection naturelle, et finit, bien entendu, par démolir les arguments des créationnistes. Notons que Dawkins, qui a entretenu une longue rivalité avec Stephen Jay Gould à propos de la théorie des équilibres ponctués de ce dernier et de sa propre théorie des meme, s'en prend aux scientifiques qui marchent sur des oeufs dès qu'il est question de religion. C'est encore là une attaque voilée contre Gould, qui soutenait dans son ouvrage Et Dieu dit : « que Darwin soit » : science et religion, enfin la paix ? (1999) , que la science et la religion étaient deux magistères différents (non-overlapping magisteria), et donc, qu'elles n'étaient pas inévitablement destinées à se dresser l'une contre l'autre.
(Le pape Jean-Paul II semble avoir partagé cette notion si l'on juge de cette citation tirée de sa lettre encyclique Fides et ratio, datée du 14 septembre 1998 : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la comtemplation de la vérité ». C'est d'autre part une position philosophique plutôt éclairée, qui remonte au Moyen-âge, et selon laquelle Dieu avait offert deux révélations divines à l'homme : le livre de l'Écriture Sainte, la Bible, et celui de la Nature. Une façon de penser reprise par plusieurs scientifiques, dont Galilée.)
Toutefois, il faut reconnaître que Dawkins s'est toujours montré intransigeant envers la religion et qu'il défend sa position avec une logique farouche et irréprochable. Avec lui, pas de tergiversations, pas d'accommodement raisonnable, et pas de prisonniers. Nous sommes donc bien loin de l'esprit de tolérance de Gould, qui, bien qu'ayant sans cesse combattu les créationnistes, avait tout de même tenté de démontrer que l'évolution n'était pas antinomique avec la foi en Dieu. Pour sa dissertation de doctorat, Greg Gaffin, une de ces nouvelles figures de l'athéisme (Wired), a interrogé 149 biologistes évolutionnistes. Sur le total, 130 ne croyaient pas en Dieu… mais seulement une poignée affirmait que la science et la religion étaient incompatibles.
Aux yeux des biologistes et des paléontologues, cette guerre des fondamentalistes américains contre la théorie de l'évolution apparaît donc comme particulièrement stupide. Non seulement, les preuves scientifiques sont-elles légion (et ce, dans divers domaines tels que la biologie moléculaire et la génétique) mais du côté théologique, il n'y a pas non plus de réel conflit. Si nous pouvons admettre que la contingence joue un rôle dans notre vie de tous les jours (nous nous sommes cassés la jambe en ski alors que nous aurions pu tout aussi bien rester à la maison), nous devrions accepter qu'elle joue également son rôle dans le temps profond de l'histoire des espèces. Même le Vatican, sous l'égide du pape Jean-Paul II, avait reconnu en partie le bien-fondé de la théorie de Darwin ; bien que le pape actuel, Benoit XVI, soit plus réticent que son prédécesseur à accepter cette notion. C'est donc infiniment regrettable qu'une découverte aussi importante de la science soit devenue l'otage d'une minorité sectaire, qui se sert de cette question théologique pour renforcer sa position face aux autres dénominations religieuses et faire du prosélytisme à leurs dépens.
On ne peut donc véritablement blâmer ces scientifiques athées pour ce ras-le-bol face au fondamentalisme chrétien et au radicalisme religieux de tout poil, dont l'obscurantisme forcené voudrait annuler des millénaires de progrès. Toutefois, cette montée de lait, si elle apparaît pour beaucoup comme nécessaire et ayant déjà trop tardé, ne changera rien au climat actuel de résurgence de la religion. À ce chapitre, la Raison n'a jamais eu raison de la Foi. Selon le mot de Tertullien, « Credo quia absurdum ». Au mieux, cet athéisme militant ne peut rencontrer qu'une indifférence hostile que la populace parisienne montra autrefois envers le Culte de la raison de Robespierre, au pire, on considérera sans doute ces prophètes du naturalisme comme des clowns inoffensifs, comme semble le faire le journaliste de Wired.
La plupart des fidèles maintiennent au sujet des relations entre la science et la religion un flou artistique qu'il n'est pas bon de trop vouloir éclaircir. La majorité des croyants préfère s'en tenir à un tiédisme de bon aloi pour tous. Nous désirons un vaccin efficace contre la grippe mais nous sommes prêts à croire que l'évolution n'est qu'une vue de l'imagination… Nous sommes prêts à payer pour des images obtenues par résonance magnétique… mais nous ne sommes pas totalement contre l'idée d'aller voir un ramancheux ou de prier Saint-Joseph pour guérir ce fichu mal de dos. En somme, nous choississons de croire que les avancées scientifiques et la foi en Dieu peuvent cohabiter en harmonie… à condition de ne pas y regarder de trop près. Ce qui est en soi une position pragmatique mais, en définitive, plus intenable que celle des athées.
Ce qui me fait penser au film Sphère, où l'un des protagonistes demandait au personnage joué par Dustin Hoffman s'il croyait en Dieu. Ce dernier lui répondait : « Athée. Mais je suis flexible. »
6 commentaires
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par Anonymous
il y a 5 années
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Bonjour JLT, Excellente démonstration ! Flaubert ne disait-il pas : « J'aime mieux l'athée qui blasphème que le sceptique qui ergote ! ». Mais les athées ont mauvaise presse. On se méfie toujours d'eux car ils ne croient en rien et, par ce fait même, menacent le fondement de la société. Songeons seulement aux romans de Dostoievski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis ! ». Je me rappelle avoir regardé une émission de télévision française où l'on discutait du Traité d'athéologie de Michel Onfray. Les tenants du judaïsme, de l'islam et du catholicisme se liguaient entre eux pour attaquer ce pauvre incroyant, dont la simple existence semblait leur être une insulte ! Onfray ne s'était pas gêné pour énumérer dans son livre les injustices et les incohérences de la religion et il fallait voir la mauvaise foi des curés qui lui en tenait rigueur. C'était somme toute assez instructif de voir ces bons pasteurs, et dont la foi exclue normalement les autres religions, faire un front commun oecuménique devant cet impie jugé ennemi numéro 1. On ne peut donc pas en vouloir aux scientifiques d'être frileux sur ce sujet et de ne pas vouloir en rajouter lorsqu'il s'agit des relations entre la science et la religion. Stephen Jay Gould, forcé de défendre sur toutes les tribunes les thèses darwinistes qu'il remettait lui-même (partiellement) en question, ne désirait pas s'engager dans un guerre (de religion) qu'il jugeait perdue d'avance. C'est pourquoi son ouvrage sur les « deux magistères » est-il si insatisfaisant. Comme vous l'affirmez, la science a effectivement un rôle social, tout comme la religion. Et elle offre un éclairage des plus profitables sur tous les aspects de nos modes de vie. C'est dommage, mais inévitable, qu'elle soit sans cesse soumise à tous les clichés sur la science « sans conscience ». Comme si le « je crois parce que c'est absurde » était une haute forme d'humanisme et que la raison était vulgaire, parce que raisonnable ! Ce n'est pas pour rien que le pastafarisme, ou l'Église du Monstre en Spaghettis Volant, remporte autant de succès auprès des Bright. La parodie est irrésistible. |
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par JLT
il y a 5 années
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Athée ou agnostique? Croyant ou non? Dans ma vie, j'ai fait le tour de toutes les options et il me semble qu'il y a quelque chose que les scientifiques sont trop polis pour dire ouvertement. C'est un fait que les méthodes scientifiques ne peuvent pas démontrer l'inexistence d'un facteur métaphysique respectant les lois connues ou n'intervenant dans le monde naturel que de manière non-reproductible. Que ce facteur soit un dieu traditionnel ou un substrat computationnel à la Tipler... De ce point de vue, l'athéisme est certes une option métaphysique plutôt que scientifique. Toutefois, il me semble qu'on omet parfois de dire que l'option agnostique recouvre un spectre étendu de formes du scepticisme. Souvent, l'option agnostique est la première voie de sortie pour le croyant qui devient agnostique parce qu'il n'est plus sûr de pouvoir croire en Dieu. Or, ce n'est qu'un élément du spectre, et un des plus proches de certaines formes de foi. L'agnosticisme est principalement subordonné à un souci épistémologique. Puis-je savoir? Puis-je connaître quelque chose que je ne peux ni vérifier personnellement ni démontrer à d'autres? Toutefois, la réponse ne conditionne pas la probabilité que l'on assigne aux réalités inconnues ou inconnaissables. Il existe donc une autre forme d'agnosticisme, nettement plus radicale. Elle conserve un doute que je dirais méthodologique puisque les affirmations métaphysiques ne peuvent être ni vérifiées ni réfutées. Mais l'agnostique en question réduit ce doute à quelque chose de presque infinitésimal, alors que l'agnostique qui est un ex-croyant ne doute que parce qu'il est obligé de douter, contraint et forcé par ses facultés de raisonnement. L'agnostique radical, lui, accepte la vision du monde fournie par les données de la science et aussi de l'ethnographie ou de l'histoire, et il lui apparaît comme hautement improbable qu'une déité conforme aux préjugés des habitants d'une planète isolée puisse exister sous cette forme. (S'il existe une déité moins conforme à ces préjugés, qui ne serait que transcendante, c'est de peu d'importance puisqu'elle serait essentiellement inaccessible.) Le problème a quelque parenté avec l'équation de Drake qui porte sur l'existence d'autres formes d'intelligence dans l'Univers. Celle-ci ne donne pas la probabilité de l'existence d'intelligences extraterrestres, contrairement à ce qu'on affirme parfois. Elle fixe plutôt les conditions du pari (de Pascal), bref, les cotes de la course à l'hippodrome. Pareillement, la science ne peut pas déterminer la probabilité de l'existence de Dieu. Mais si on la prend au sérieux, elle indique fortement que s'il n'y a pas plus de raisons de croire que l'Univers a été créé par le Dieu d'Abraham que par des loups-garous martiens également inconnus et inconnaissables, ce serait dangereux de trop miser sur l'existence du premier. Ceci, toutefois, ne concerne que la cosmogonie et non la vie en société. La science a effectivement un rôle social, tout comme la religion. On peut se passer d'avoir une opinion sur l'Univers et son origine, et on peut se passer de l'exprimer. On peut confiner la science aux laboratoires et la religion aux églises/temples/etc. Mais il ne faudrait pas interdire aux gens d'appliquer les données de la science à leur évaluation de la possibilité de certaines hypothèses métaphysiques... |
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par Mario Pelletier, enseignant en science
il y a 5 années
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La science peut-elle critiquer l’approche émotive de Monet peignant les Nymphéas? Peut-on considérer que la création des Nymphéas est un acte de foi? Viendrait-il à l’idée de quelqu’un d’interpréter l’admiration de tous les observateurs de ces toiles comme étant automatiquement un acte de foi? Ces questions n’ont pratiquement aucun sens. Écouter « La Pathétique » n’est pas plus un acte religieux qu’un acte scientifique. Ce qui n’empêche nullement la science ET la religion de s’intéresser à cet événement. Et en passant, les artistes aussi ont leurs opinions... Nos démarches scientifiques ont montré que l’humain possède différentes approches correspondant à des intelligences multiples. Chaque type d’intelligence à son langage propre et son approche de l’environnement. Pourquoi faudrait-il avoir une vision unificatrice du monde si nous faisons appel à des approches si différentes pour en saisir la globalité? Il est ridicule de demander à un scientifique d’être athées, agnostique ou croyant. Un scientifique fait de la science lorsqu’il utilise un protocole scientifique pour discuter d’un phénomène. Un scientifique ne fait pas de la science lorsqu’il sort de ce protocole... pour faire des arts ou pour faire un acte de foi. Comme c’est un être humain, il est grotesque de lui interdire d’utiliser ces deux facettes de sa vie, mais il doit être ramené à l’ordre lorsqu’il tente de les intégrer dans une démarche scientifique. Comme il est grotesque de demander à un Pape, dans le cadre de ses fonctions, son opinion sur la théorie de l’évolution de l’homme. Les arts, la science et la religion, entre autres, servent à définir des valeurs qui dictent des comportements sociaux. Ils sont non seulement des aspects différents de l’être humain, mais ils sont tous essentiels à son évolution et sa survie. Les conflits surviennent seulement lorsqu’un l’un des domaines tente de s’immiscer dans le champ d’action de l’autre. Et n’aller pas croire que c’est seulement la religion qui tente de dicter ses règles à la science. L’histoire des sciences modernes montre assez facilement que la science s’est permis de bousculer les Églises sans ménagements. Qu’arrive-t-il lorsque les « accommodations raisonnables » sont remises en cause ? Je n’ai pas de réponse, mais il n’y a pas de salut en dehors de la discussion et de la démocratie. Cela aussi, l’histoire de l’humanité l’a prouvé. |
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par Anonymous
il y a 5 années
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Je pense, quant à moi, que les scientifiques devraient plutôt s'annoncer comme agnostiques. Non seulement, c'est une position plus neutre sur le plan épistémologique en science, mais elle a aussi le mérite de ménager certaines sensibilités. |
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par Sugus
il y a 5 années
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Une rivalité athéisme-religion ne conduira qu'à réactiver des vieux combats, de vieilles crispations. La science ne peut être du côté de l'athéisme qui est une forme de croyance. Aucun protocole scientifique ne peut être mis en place qui aboutisse à la conclusion qu'il n'y a pas de dieu! Il faudrait d'ailleurs définir cette notion. Il y a autant de dieux - et de non-dieux! - que de croyants pour les imaginer! La science et la religion sont de deux ordres totalement différents. La science c'est la description, la mise en place, le résultat de protocoles rigoureux et transparents, au service de la connaissance du réel. Elle ne donne aucune réponse aux grandes questions existentielles. La question de dieu est pour elle simplement non pertinente! La religion se base sur des textes d'une grande richesse si on les prend pour ce qu'ils sont : une sagesse antique. Qui aurait l'idée de mettre en conflit la mythologie grecque avec la science d'aujourd'hui? Et pourtant que de vérités sur l'homme dans ces vieux textes! La Genèse est un mythe savoureux dont l'exégèse n'a pas fini de nous surprendre. Il y a d'ailleurs historiquement deux textes de la Genèse qu'il faut remettre dans leur contexte de rédaction. Que la religion reste à la place qui est la sienne : le privé des croyances. Que la science fasse son travail sans entrave et avec la rigueur sans laquelle elle ne peut prétendre à être "science" |




Le tout scientifique est aussi dangereux que le tout religieux. Comme les religions, le scientisme connaît ses dérives et ses fanatiques, et je ne suis pas plus enclin à m'agenouiller devant une éprouvette que devant une croix. N'opposons pas l'un à l'autre, mais soyons suspicieux envers les deux. Et quant aux bigots laïcs, ils n'ont souvent pas grand chose à envier à leurs collègues religieux. Leur but est le même : conditionner, toujours conditionner.
Non, décidément, je n'achèterai pas un athée pour le simple prix de deux religieux.