Au mois d’août dernier, le Pape Benoît XVI tenait une réunion avec des scientifiques à sa résidence d’été de Castel Gandolfo pour discuter de la théorie de l’évolution. Alors que le débat fait rage depuis longtemps aux Etats-Unis parmi les sectes fondamentalistes chrétiennes, il semble que le Vatican sente soudain le besoin de prendre parti dans ce débat. En fait, la plus récente intervention papale date de 1996 quand, croyant faire un grand bond en avant, Jean-Paul II déclarait que la théorie de Darwin était « plus qu’une hypothèse »…laissant ainsi aux herméneutes le soin de comprendre ce qu’était exactement ce « plus ».

L’obsession anti-darwinienne étant ancienne aux Etats-Unis, il n’est pas sans intérêt de relire ce que le Frère Marie-Victorin écrivait sur ce sujet dans Le Devoir il y a exactement 80 ans, les 13 et 15 novembre 1926. On découvre en effet sous la plume de l’humble frère des Écoles chrétiennes, non seulement une bonne connaissance des débats de son époque, mais surtout une conception des rapports entre science et religion qui est toujours d’actualité et dont l’actuel Pape et ses conseillers pourraient s’inspirer avec profit.

À l’été 1925, la petite ville de Dayton dans le Tennessee était le lieu d’un procès devenu fameux sous le nom de « procès du Singe » au cours duquel un professeur de biologie d’une école secondaire, John Scopes, était poursuivi par l’État pour avoir enseigné… la théorie de l’évolution. Il contrevenait, en effet, à une loi de cet État qui interdisait l’enseignement de toute théorie qui contredit l’histoire biblique de la création divine. Après un procès mouvementé, Scopes fut condamné à une amende de $100.00. Déplorant une telle lutte stérile entre science et religion, Marie-Victorin écrit alors : « En Amérique, nous assistons actuellement à un revival suranné, où des politiciens [et] des clergymen protestants écrivent des livres qu’ils croient décisifs sur la question la plus profonde de la biologie, et où des jurys, composés de fermiers du Tennessee, décident, à la majorité des suffrages, de l’origine des espèces ». Et il ajoute une phrase qui devrait encore faire réfléchir l’ancien responsable de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi: « Disons tout de suite, à l’honneur du clergé catholique américain, qu’il s’est tenu soigneusement à l’écart de ce mouvement ».

Face à la « méconnaissance complète des méthodes positives de la science » et à une « apologétique de quatre sous aussi révoltante qu’inutile » véhiculée par les journaux de son époque, Marie-Victorin insiste : « tous les esprits libres, tous les esprits sincères, se doivent de s’insurger ». Il pose alors le problème dans toute sa généralité, soit celle des tentatives concordistes visant à rendre compatible la science et la religion. «À toutes les époques, note-t-il, et malgré les meilleures intentions du monde, ces tentatives concordistes, lorsque poussées un peu loin, ont nui à la religion aussi bien qu’à la science elle-même». Et de citer les noms de Galilée, condamné par Rome, de Luther et du jésuite Inchofer dénonçant Copernic, comme exemples de ces égarements.

Il termine son texte en proposant d’adopter « le modus vivendi des pays éclairés », tant il serait plus simple « de laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles vers leurs buts propres; de continuer d’adorer Dieu en esprit et en vérité, et de laisser les biologistes travailler paisiblement dans l’ombre de leurs laboratoires ».

S’inspirant toujours des meilleures sources, puisse le nouveau Pape entendre ce message tenu par notre plus grand savant catholique qui avait appris à se tenir loin « des grimaces et de la ferblanterie des dévotionnettes ».