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La science soluble dans la culture?

Jean-François Chassay, le 13 décembre 2006, 10h04

J’enseigne dans des départements d’études littéraires à l’université depuis 1984 et, depuis 1991, je suis professeur régulier à l’UQAM. Depuis mon doctorat, je m’intéresse dans le cadre de mes recherches à des sujets comme l’utilisation des discours scientifiques dans le texte littéraire, la présence du savant et du laboratoire dans la fiction, la place accordée à la science dans le discours social. Il va de soi qu’il m’arrive d’aborder ces questions dans mes cours.

© Olivier Le Queinec | Dreamstime.com

Je retrouve chez les étudiants, grosso modo, l’étonnement qu’on retrouve dans l’ensemble de la population quand les sciences surviennent dans la conversation hors propos. Une curiosité parfois, mais surtout une grande perplexité, qu’on pourrait traduire par la question suivante : qu’est-ce que les sciences viennent faire dans la culture? Formulée ainsi, l’interrogation peut sembler grossière, et pourtant je ne crois pas qu’elle soit très loin de la réalité.

Il existe des centaines de définitions de la culture. J’en propose une, bien prosaïque : la culture, ce sont des objets, des événements, des manifestations, à propos desquels on peut s’engueuler. On peut s’engueuler sur l’interprétation d’un livre, d’une toile, d’une pièce de théâtre, dans le cadre d’un débat politique; on ne peut pas s’engueuler sur la théorie des supercordes. Et pourtant, ne pas être un spécialiste, un expert, ne devrait pas empêcher de s’intéresser de près au sens que peuvent avoir les recherches scientifiques les plus récentes, à leurs valeurs philosophique et sociale. Leur portée culturelle est telle que les disciplines scientifiques devraient logiquement intégrées les différentes manifestations de la culture, culture qui pourrait peut-être ainsi sortir du couple, de l’intime, du vécu, ce repliement insupportable dans lequel elle se vautre trop souvent aujourd’hui.

On peut se consoler – mais est-ce vraiment consolant? – en se disant que ce n’est en rien propre au Québec. J’ai passé deux semaines en Italie en septembre 2004. Dans les villes où je suis allé (Naples, Rome, Venise, Padoue), j’ai vu des places, des statues bien en vue, qui consacraient Dante. Ce n’est que justice. Sur Galilée, père de la méthode scientifique, et par ailleurs un des plus grands écrivains italiens? Presque rien. À Padoue où il a enseigné 18 ans, pas un musée, pas une place publique qui le mette en évidence. Simplement une petite rue à son nom. À Rome, où il se rendit tellement souvent et où eut lieu le procès qui le condamna bêtement, on donne l’impression de vouloir l’oublier. On ne saurait exprimer plus cruellement que la science est rejetée à la périphérie de la culture.

5 commentaires

Portrait de Enro

Mais si un spécialiste d'Homère se doit de connaître Proust, un physicien nucléaire connaît-il vraiment Claude Bernard ? Si l'on ajoute à cette extrême spécialisation le fait que la science n'a pas de mémoire, il me semble que le statut de la culture scientifique est très particulier... Dès lors, plus que vouloir faire de la science une culture au même titre que la culture littéraire ou artistique, il me semble plus intéressant de "mettre la science en culture" comme le promeut J.-M. Lévy-Leblond, c'est-à-dire "pas seulement de partager le savoir, mais de le changer. Multiplier les échanges des milieux scientifiques techniques avec le corps social doit modifier, et la science et la société. On ne peut mettre la science en culture sans la mettre en question." ("Pour des centres culturels scientifiques et techniques" in L'Esprit de sel, Points Seuil, 1984)

Alors seulement, oui, on pourra s'engueuler en parlant de science !! ;-)

Portrait de JLT

Tiens, cela me rappelle que, dans ma longue liste de choses à faire, il y avait le projet de retrouver la demeure où Ernest Rutherford a vécu à Montréal. J'avais retrouvé l'adresse et une photo de la maison, mais le numéro de rue ne correspondait plus à rien. Changement du cadastre, peut-être, ou renouvellement urbain au temps de Drapeau.

Quelqu'un aurait-il l'adresse moderne, si l'édifice existe encore? Les scientifiques montréalais qui ont une place comparable dans l'histoire des sciences ne sont pas pourtant pas si nombreux... On pourrait d'ailleurs envisager la pose d'une plaque. Il y a des plaques pour moins que ça en ville...

Portrait de Bastien Llamas

Pour ma part je trouve triste de voir que plus de monde s'intéresse aux Ig Nobel qu'aux vrais prix Nobel...

Portrait de Stephane Dumas

Si l'on entends par "culture" un sens historique, alors presque personne ne parlent de culture et ce peu importe que ce soit dans l'art ou la science. Les gens ne sont pas trop intéressé par le passé.

Si nous prennons le terme "culture" dans un sens "présent" alors l'on peut comprendre mieux pourquoi les gens préférent discuter du tout dernier spectacles de tel ou de la parti de hockey d'hier et non de la toute dernière découverte en physique des particule.

On a tendance a parlé de "culture scientifique" au passé mais de "culture" au présent. On parle des accomplissements de Newton, Einstein, Maxwell et autres. Mais très rarement parle-t'on des dernières découvertes (ou publication) de Ed Witten, de Laurent Drissen ou de Michio Kaku.

Pourquoi ? Peut-être parce que peu de scientifiques osent prendre la place publique pour parler de leur travaux. Alors que les artistes et sportifs ne font que ça.

Nous avons de bons communicateurs scientifiques au Québec. Mais il est malheureux de voir que les gens préfèrent plutôt aller à des conférences ésotériques.

Portrait de Yvan Dutil

La quasi-exclusion de la science du domaine culturel est certainement symptomatique d'un malaise profond. Soit notre système d'éducation est inadéquat, soit il y a un rpoblème à un autre niveau.